Sam Kean
Flammarion, 2026

Voici un livre qui a déjà bénéficié d’un certain succès puisqu’il en est à sa quatrième édition française. La publication originale américaine date de 2010 et son auteur, Sam Kean, est un vulgarisateur scientifique reconnu.
Dès la première page, l’ouvrage s’ouvre sur le tableau périodique des éléments, celui-là même qui pendait jadis dans nos salles de classe. Une des plus belles manifestations de l’esprit humain, a-t-on écrit. Les 92 éléments chimiques naturels qui constituent la matière de notre univers, y sont inscrits, de l’hydrogène à l’uranium, suivis des 26 éléments artificiels. Cheminant d’un élément à l’autre, l’auteur mêle explications techniques, histoires et anecdotes. Chaque chapitre regroupe une brochette d’éléments sous des thèmes parfois inattendus : généalogie, guerre, santé, poison, tromperie, politique, argent, art, folie, froid, bulles. En voici quelques morceaux choisis.
La plupart des éléments n’existent pas à l’état pur dans la nature, mais sont enfouis dans des composés. Leur découverte nécessitait donc des expériences chimiques parfois longues et infructueuses. L’invention de la spectroscopie par Robert Bunsen en 1850 a été un formidable progrès : un élément chauffé émet des raies lumineuses bien précises, qui sont la signature de l’élément. La recherche de ce dernier s’en trouva fortement accélérée.
En 1869, Mendeleïev publie son fameux tableau périodique. Il a 35 ans et il vient de loin. Sa mère, veuve, avait emmené le jeune Dimitri à cheval sur 2500 km depuis leur Sibérie natale jusqu’à l’université de St Pétersbourg ! Le tableau contient 66 éléments rangés par « masse atomique » croissante. Sur une même colonne, les éléments sont chimiquement similaires. Pour obtenir cette périodicité, Mendeleïev a eu l’intuition de placer des cases vides d’éléments à découvrir : « Encore un effort, chimistes et géologues ! » écrit-il. Lorsque le Français Boisbaudrian annonce sa découverte du gallium en 1875, Mendeleïev a le culot de le corriger sur la densité annoncée car non conforme à ses prédictions. Et il avait raison ! Cet épisode assura sa gloire.
En 1911, Rutherford bombarde les atomes d’électrons et met en évidence un noyau central très concentré. Avec la découverte de la radioactivité, la mutation naturelle ou artificielle des éléments n’est plus un fantasme d’alchimiste. Beaucoup de cases vides qui correspondaient à des éléments instables disparus se remplissent, grâce au canon à électrons de Rutherford.
C’est un autre type de canon dont les Allemands se préoccupent au début de la guerre 14-18. La « grosse Bertha » s’avère défaillante, et la société Krupp décide de doper l’acier de ses tubes au molybdène (une solution adoptée par les fabricants de sabres samouraï japonais dès le 14e siècle). L’unique source mondiale de molybdène se trouvait alors dans une mine du Colorado. Les USA n’étant pas encore en guerre, les Allemands cherchèrent à s’emparer de cette mine, par tous les moyens : Squatters, harcèlement juridique, menaces sur les femmes et enfants des mineurs, destruction de campements. Le propriétaire de la mine, Otis King, fut attaqué et précipité au bas d’une falaise. Il survécut, mais vendit sa mine. Le molybdène arriva à flots en Allemagne et la grosse Bertha, dopée au molybdène, bombardait Paris en 1918 à la distance stupéfiante de 120 km.
En 1934, Enrico Fermi, à Chicago, annonce la création des premiers éléments artificiels dits 'transuraniens' car au-delà de l’uranium sur le tableau. Irène Joliot-Curie, en France, confirme. Elle ajoute que ces nouveaux transuraniens se comportent étrangement comme le lanthane, ce qui parait incongru. Otto Han, en Allemagne, trouve les mêmes résultats. Ébranlé, il rencontre à Copenhague sa collègue de toujours, Lise Meitner, exilée car d’origine juive. Celle-ci lui donne la clé : nous ne sommes pas en présence de nouveaux éléments transuraniens, mais de la fission de l’atome d’uranium en éléments naturels plus légers. Découverte fondamentale qui va bouleverser la marche scientifique et politique du monde en cette année 1939. Interdite de publication, Meitner accepte que Hahn publie son article seul, et c’est également seul qu’il reçoit le prix Nobel de chimie 1944. Hahn va toujours garder un silence éhonté sur le rôle réel de sa collègue. Probablement la plus criante injustice dans l’histoire des prix Nobel. Juste compensation : l’élément 109 du tableau périodique a été baptisé (pour toujours) : le meitnerium.
Ces quelques paragraphes n’illustrent évidemment qu’une infime partie de cet ouvrage de 400 pages fourmillant d’informations techniques et historiques sur tous les éléments, dans un langage souvent imagé : Le carbone « qui saute sur n’importe quoi » ; le germanium à la base du premier transistor; le cuivre et ses bienfaits dans les conduits ; le lithium synchronisant l’horloge interne des maniacodépressifs ; le titane hypnotisant les globules sanguins et métal idoine des prothèses; le béryllium qui creusa la tombe de Fermi ; l’iode qui contraria les visées de Gandhi et convainquit Russell de la non séparation de l’esprit et de la matière ; le hafnium et sa querelle de paternité nationaliste ; le sinistre cadmium et la maladie itaï-itaï au Japon ; l’étain et ses rapports étranges avec le froid, fatals pour les soldats de Napoléon en Russie (les boutons des costumes) et pour Scott en Antarctique (les soudures des bidons de pétrole); l’aluminium, plus cher que l’or en 1860, métal des couverts dans les réceptions haut de gamme de Napoléon III ; le sélénium rendant folles les vaches qui en abusent (« la came au ras des pâquerettes ! »).
A noter également : de bonnes explications techniques sur le rôle des couches d’électrons sur les propriétés chimiques, sur la supraconductivité, le laser, le condensat Bose-Einstein, la chiralité des protéines qui tournent à gauche, la méthode Monte Carlo du projet Manhattan, le réacteur à fission nucléaire naturel d’Oklo en Afrique, et le canular de la fusion froide.
Un livre à la portée de tous, très instructif et agréable à lire, malgré les digressions nombreuses. Cette diversité un peu brouillonne est aussi un atout car le lecteur est toujours tenu en haleine. Celui-ci appréciera probablement, comme l’écrit joliment l’auteur « la symétrie du tableau avec ses répétitions enrichies de variations comme une fugue de Bach ».
Pierre Potier (août 2026)
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Yasmine Belkaid
CNRS éditions, 2026

Ce texte court, comme ceux de cette collection ( CNRS Éditions / de Vive Voix) dédiée aux témoignages de chercheurs sur leur parcours, nous entraîne, à travers celui de Yasmine Belkaid, au cœur d’un des grands domaines de l’immunologie : les relations avec les microbes.
Née en Algérie où elle a obtenu une maîtrise de biochimie, aujourd’hui directrice de l’institut Pasteur de Paris, après avoir dirigé le centre d’immunologie humaine du NIH, Yasmine Belkaid aborde à travers ses recherches l’interaction fascinante qu’a le système immunitaire avec le microbiote intestinal, ces ensembles de microbes commensaux, bactéries surtout, qui vivent en nous, par nous, et régulent nombre de nos fonctions. Ces milliards de cellules, infiniment plus nombreuses que les cellules eucaryotes humaines font partie de notre physiologie. Acquises dès l’accouchement, leur nombre et leur qualité fluctuent au cours de la vie et dépend de l’environnement. S’il en existe d’autres, cutané, vaginal, voies aériennes supérieures, le microbiote intestinal est le mieux connu.
Toléré par le système immunitaire et même retenu par lui - à la différence des microbes pathogènes qui sont rejetés - le microbiote intestinal intervient sur sa différentiation, sa fonction, et son éducation, contrôlant cette homéostasie tissulaire entre « soi et non soi ». Or ce microbiote intestinal, part importante des travaux de Yasmine Belkaid, est fortement influencé par la nutrition. Aliments, molécules et vitamines modulent la composition et fonction du microbiote intestinal, agissant alors directement par les métabolites qu’il produit sur la santé humaine et, indirectement, sur le système immunitaire et les relations qu’il a avec les autres tissus.
D’un autre côté, la destruction du microbiote, notamment par les antibiotiques, son dysfonctionnement, l’émergence de populations de microbes plus agressifs, sont à l’origine de diverses pathologies tels que les cancers, maladies auto-immunes, allergiques ou inflammatoires sans compter les relations passionnantes avec celles du cerveau. À ces interactions entre immunité et germes à travers le microbiote, sont venus s’ajouter les travaux de l’équipe sur les relations mère-enfant et celui des infections lors de la grossesse sur le développement fœtal du système immunitaire. Autant de recherches qui sont l’occasion, pour Yasmine Belkaid, de parler du rôle de la science dans la société, des carrières féminines, des rencontres, des talents et de l’action des grandes institutions, dont aujourd’hui celui de l’institut Pasteur; sans oublier les vaccins et la liberté académique en péril. Un livre : celui d’une femme qui a consacré sa vie à la science qui nous conduit au cœur de l’immunologie, aux microbes qui nous gouvernent, et plus largement à l’histoire d’une carrière qui en est le meilleur plaidoyer.
Patrice Debré
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Cătălin Pavel,

Ce livre est un exemple d’ouvrage érudit qui montre une volonté claire de l’auteur de s'adresser à un large public. Universitaire et chercheur, Cătălin Pavel dédie ce travail à ses étudiants de l’université Ovidius de Constanța. L’archéologie est au cœur de cet écrit, construit comme une enquête allant de la Préhistoire à l’Antiquité. À travers la présentation de nombreuses fouilles, l'auteur explore les relations entre les humains et les animaux, avec pour objectif de montrer le « rôle catalyseur des animaux dans notre développement cognitif et émotionnel ».
L'auteur emploie un style personnel et s’implique directement dans son texte, comme l'indiquent les formules : « je dirai d’ailleurs », « je suis prêt à accepter », « je n’aurais jamais imaginé d’ailleurs » ou « j’ai peut-être un peu trop insisté ». Cette approche interpelle le lecteur et l’invite à réagir, donnant parfois l'impression d'une conversation avec l'auteur. Ce ton est accompagné de touches d'humour, notamment lorsque Pavel explique avoir testé le confort d'une niche pour chien qu'il avait lui-même fabriquée. Il formule également des remarques ironiques sur sa propre discipline (page 428 : « trop d’os, quand même ») et termine son ouvrage par une comparaison avec des chaussettes. Le livre, qui compte près de 460 pages, est organisé en huit chapitres. Le premier est consacré à l’archéozoologie, tandis que les sept suivants traitent d’une espèce ou d’une catégorie d'animaux :
- Chapitre 2 : Baleines, dauphins et un petit poisson
- Chapitre 3 : Le chat
- Chapitre 4 : L’ours
- Chapitre 5 : Le chien
- Chapitre 6 : Le hérisson
- Chapitre 7 : Le cheval
- Chapitre 8 : Les oiseaux
La bibliographie d’une vingtaine de pages apporte des références pour chaque chapitre. Elle rassemble des travaux anciens (remontant à 1909) et d'autres plus récents (jusqu'à 2020), l'ouvrage étant paru en 2021. En revanche, le livre contient peu d'illustrations – au mieux une par chapitre –, bien qu'il mentionne des pièces muséales visibles à New York, Rome ou Athènes. Au fil des chapitres, on apprend que la domestication du chat se situe vers l’an 2000 avant J.-C., que les hommes ont joué avec la plupart des animaux et qu'ils les ont « presque tous mis en rapport avec les dieux ».
Le chapitre d'une trentaine de pages sur le hérisson indique que cet animal aurait joué un rôle notable dans l’évolution humaine. L’auteur formule des hypothèses quant à la présence de mandibules près de corps inhumés à la fin du Paléolithique, ou sur l’utilisation de la graisse de hérisson à partir de chantiers de fouilles situés en Italie, en France ou au Danemark. On y retrouve aussi une mention d'Aristote qui, dans l’Histoire des animaux, écrivait qu'il était possible de prédire les changements de temps selon la position des hérissons dans une maison. Des questions sont également posées sur l’efficacité des huiles extraites de leurs piquants ou de leur chair contre la calvitie, l’incontinence urinaire ou la folie.
Le chapitre consacré au chien, d'une centaine de pages, présente également de nombreux récits. Cet animal est apparu vers la fin de la dernière période glaciaire, il y a environ 12 000 ans, et on dénombre environ quatre cents races de chiens aujourd'hui. C’est l’animal que l’Homme a le plus souvent enterré, mais aussi l’espèce domestique sur laquelle l’auteur note le plus grand nombre de fractures du crâne. À partir de découvertes faites entre 1985 et 1992 dans le plus grand cimetière de chiens de l’Antiquité, l’auteur avance des hypothèses religieuses (offrandes à un dieu), fonctionnelles (exportation de chiens par les Phéniciens) ou liées à la perception des chiens comme des personnes. En Bretagne, région qui fournit un matériel archéologique important, une étude suggère une corrélation entre les chiens et la guérison.
En conclusion, cet ouvrage est susceptible d'intéresser les archéologues, les historiens ainsi que les scientifiques, car il y est question d’ADN, d’os, d’anatomie et de descriptions d'espèces. Si l'on peut regretter l'absence de supports visuels complémentaires — notamment une frise chronologique qui aurait aidé le lecteur non spécialiste à se repérer dans les périodes archéologiques —, cette lacune est atténuée par la structure de l'ouvrage. Les animaux et nous, une enquête archéologique propose différents niveaux de lecture selon le degré d'érudition et de curiosité du lecteur. Les spécialistes y trouveront des données scientifiques précises, tandis que les lecteurs profanes pourront suivre le texte grâce au ton direct de l'auteur et aux faits rapportés. En somme, Cătălin Pavel montre que l'histoire de l'animal éclaire celle de l'évolution humaine, faisant de cette étude une contribution utile à la réflexion anthropologique actuelle..
Martine Courtois
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Présentation des résultats d’un projet de recherche interdisciplinaire sur l’argent en tant que métal et monnaie.

Avec ce livre, Francis Albarède, géochimiste à l’ENS de Lyon au sein du laboratoire de Géologie de Lyon – Terre, Planètes, Environnement – et membre de l’Académie des sciences, propose à la fois le bilan d’un grand projet de recherche interdisciplinaire et une analyse à grande échelle, mais accessible à chacun, d’une question dont la simplicité n’est qu’apparente : pourquoi utilise-t-on de la monnaie et, plus spécifiquement, pourquoi a-t-on, jusqu’à récemment, utilisé un métal bien précis, l’argent, pour produire cette monnaie ?.
Cette question amène à un panorama plus vaste, alliant archéologie, histoire, économie, géologie et géochimie. L’auteur aborde toutes ces disciplines, sans aller au-delà de ce que peut en saisir un lecteur cultivé mais profane pour chacune. La géochimie n’y est présentée que comme une source d’informations parmi les autres, porteuse d’éclairages spécifiques et originaux, mais complémentaire plutôt que révolutionnaire.
Le propos du livre se concentre géographiquement sur le pourtour méditerranéen, mais se permet aussi des excursions vers la Chine. De même, historiquement, l’étude se penche principalement sur les civilisations antiques : empires mésopotamiens puis perse, cités grecques et empire macédonien, enfin période romaine, mais explore aussi l’époque médiévale et va finalement comparer le fonctionnement de ces économies anciennes, aux principes conservés pendant des siècles, à l’économie actuelle financiarisée, où la monnaie a perdu sa matérialité.
L’ouvrage commence par expliciter les raisons qui ont amené les civilisations antiques à utiliser des métaux, et un tout particulièrement – l’argent (Ag, numéro atomique 47, masse atomique 107,8681 g/mol), pour leurs échanges commerciaux ou pour payer les impôts et les tributs exigés des vassaux par les suzerains, puis pourquoi aux échanges d’argent au poids s’est substitué le monnayage, c’est-à-dire l’utilisation de morceaux de métal de poids et de teneur en argent convenus, portant des poinçons par lesquels l’instance étatique garantit leur valeur. À travers l’épisode historique de la conquête de la Perse par Alexandre le Grand en 330 av. J.-C., l’auteur oppose les deux stratégies étatiques de circulation de l’argent : la thésaurisation, sous forme d’immense trésor blotti dans les coffres des capitales perses, somme des impôts prélevés par la Perse sur ses vassaux, et par lesquels, en limitant leurs moyens monétaires, elle réduit leur activité économique et par là assure leur dépendance. Alexandre, en mettant la main sur cet « Everest d’argent » (p. 25), va financer ses opérations militaires mais aussi alimenter l’économie de son empire naissant par l’émission massive de monnaie, les tétradrachmes à son effigie.
La suite du livre s’intéresse à l’histoire de cette utilisation de l’argent, aux changements des sources d’approvisionnement en argent et aux conséquences sociales et économiques de cet usage. Il discute notamment de la concurrence que lui fait l’or avec le choix, dès Crésus puis par nombre d’autres états, du bimétallisme (or et bronze) au lieu de l’argent seul. Le bimétallisme semble notamment accompagner, ou susciter, une creusement des inégalités et la séparation d’une élite riche, utilisant l’or, et d’une population majoritaire moins aisée, échangeant des monnaies de bronze.
Le dernier chapitre, quant à lui, se concentre sur l’économie et sur la transformation consécutive à l’abandon du métal comme étalon de valeur de la monnaie.
Les explications de ce livre sont donc accessibles à quasiment tous les lecteurs et encore facilitées par un glossaire, court mais utile, et plusieurs frises chronologiques qui permettent de faire les liens nécessaires entre les histoires antiques mésopotamiennes, grecques, égyptiennes et romaines. Mais on peut a contrario reprocher à l’auteur de n’en dire que très peu sur le programme de recherches pluridisciplinaires SILVER, évoqué en avant-propos et dont l’ouvrage constitue une sorte de résumé conclusif. De même, le géochimiste comme le géologue paraissent s’être réfrénés, ou s’être volontairement mis en retrait en écrivant ce texte : si les isotopes de l’argent ou du plomb, et leur intérêt dans cette recherche des usages de l’argent au cours de l’histoire, sont bien mentionnés, le lecteur ne trouvera pas ici les principes de base de leurs fractionnements, ni le moindre détail des longues procédures de purification chimique et de mesures spectrométriques nécessaires pour les « faire parler ». Et pas grand-chose non plus sur les hypothèses effectuées ou les modèles privilégiés dans ces recherches. Ce qui, finalement, fait de ce livre un objet un peu étrange, touche-à-tout sans aller vraiment dans les détails, utile comme une introduction vers des champs d’étude plus vastes, mais peut-être un peu court pour le novice intéressé et trop léger ou trop simplificateur pour le connaisseur de l’un ou l’autre des domaines. Évidemment, la bibliographie en fin d’ouvrage permet à chacun d’aller plus loin. Si, donc, un expert peut rester sur sa faim concernant son domaine, c’est pour tous une vision interdisciplinaire intéressante qui permet d’appréhender la richesse d’une telle combinaison d’approches et d’aborder les bases de disciplines diverses.
F. Albarède, 2026. La Naissance de l’argent – Le métal qui a changé le cours de l’histoire, Armand Colin, 336p (livre et ebook)
Pour compléter cette lecture, on pourra visionner une présentation de ce travail lors d’un séminaire à l’ENS de Lyon fin 2023, suivie de la reproduction d’un entretien donné par l’auteur sur le projet de recherche, en consultant la ressource : Quand l’argent devint monnaie.

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Un livret géologique du Tour 2026 : pour les médias, les diffuseurs et tous les amateurs de géologie

Vous découvrirez, lors des étapes du Tour de France 2026, de magnifiques paysages qui racontent une histoire : celle de notre planète, du vivant et des habitants. Roches et reliefs renferment des indices pour lire l’histoire de la Terre et de la vie, et montrent les ressources et particularités géologiques locales qui expliquent certaines implantations historiques ou industrielles.
Pour accompagner cette épreuve cycliste de 21 étapes, du 4 au 26 juillet, un livret d’aide au commentaire géologique a été réalisé par Patrick De Wever (MNHN) avec la collaboration de Pierre Thomas (ENS de Lyon) et l’aide d’une quinzaine de géologues connaissant particulièrement certaines portions du parcours. Pensé initialement pour les médias et diffuseurs, il facilite l’insertion de commentaires géologiques lors des retransmissions, en complément des commentaires toponymiques, géographiques et historiques. Il intéressera aussi le grand public curieux de géologie et s’intéressant aux paysages et particularités naturelles de leur lieu de vie, de loisir ou de vacances.
Alors, journalistes, commentateurs et amateurs, emparez-vous du livret « Tour de France 2026 – Aide au commentaire géologique" (pdf)
La Société géologique de France propose aussi une carte interactive des 21 étapes du Tour de France 2026, permettant de visualiser ou télécharger ce livret par étape ou en intégralité.»

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Cet événement s'inscrit dans un cycle de webinaires « Matériaux» coorganisé par la FFM et l’AFAS
Jeudi 26 juin 2026 à 13h en visioconférence Zoom.

Avec Katia Araujo da Silva, Institut de Chimie de Clermont-Ferrand (ICCF), Aubière et Emmanuel Guilmeau, Laboratoire de Cristallographie et sciences des matériaux (CRISMAT), Caen
Modérateurs : Sylvie Lartigue, Daniel Neuville, Jean-Paul Itié FFM, AFAS
La chimie du fluor constitue aujourd’hui un levier transversal de conception des batteries lithium-ion et sodium-ion, bien au-delà du seul électrolyte. Dans les deux technologies, elle intervient dans les liants fluorés tels que le PVDF , encore très utilisés pour leur stabilité chimique et leur aptitude à former des électrodes robustes, même si leurs limites d’adhésion, de conduction ionique ou de réactivité interfaciale font désormais l’objet d’une réévaluation. Elle joue également un rôle majeur dans les cathodes fluorées et fluorophosphatées, où la liaison M–F accroît le caractère ionique et élève le potentiel redox par effet inductif, ce qui explique l’intérêt durable pour des composés comme LiVPO₄F côté lithium-ion et NaVPO₄F ou Na₃V₂(PO₄)₂F₃ côté sodium-ion. Enfin, le fluor est devenu un outil d’ingénierie interfaciale, notamment via la fluoration surfacique, qui permet de former des couches minces riches en LiF ou en fluorures alcalins, de réduire les réactions parasites et d’améliorer la tenue au cyclage sans modifier profondément le matériau massif. Les convergences entre les deux filières sont donc claires : dans les deux cas, le fluor sert à stabiliser les interfaces, à soutenir les architectures haute tension et à outiller le réglage fin des électrodes. Les divergences résident surtout dans la fonction dominante qu’il remplit. En lithium-ion, la chimie du fluor s’inscrit dans une filière déjà mature, où elle renforce des systèmes largement établis. En sodium-ion, elle reste plus structurante, car elle participe encore au choix même des matériaux pertinents : l’anode de référence n’est plus le graphite mais le hard carbon, et la fluoration ou le dopage au fluor y modifient directement l’espacement interfeuillets, les défauts et les mécanismes de stockage du sodium, tandis que les fluorophosphates occupent une place particulièrement stratégique pour compenser la tension intrinsèquement plus faible de la chimie sodium. Dans cette perspective, le sodium-ion apparaît non comme une simple transposition du lithium-ion, mais comme un champ où la chimie du fluor peut encore redéfinir à la fois les matériaux, les interfaces et, de façon prospective, les architectures polymères ou tout-solide à base de matrices fluorées.
ID de réunion: 845 8428 9043
Code secret: 669671
Jeanne Brugère-Picoux
Professeur honoraire de pathologie médicale du bétail et des animaux de basse-cour (Ecole nationale vétérinaire d’Alfort), membre de l’Académie nationale de médecine, présidente honoraire de l’Académie vétérinaire de France
La fièvre hémorragique de Crimée-Congo (FHCC), seule fièvre hémorragique rencontrée en Europe, est due à un Orthonairovirus, le Crimean-Congo hemorrhagic fever virus (CCHFV), principalement transmis aux animaux et à l’Homme par la morsure d’une tique du genre Hyalomma, le plus souvent H. marginatum (photos 1 à 3). Cette tique est qualifiée de « géante » car elle est deux fois plus grosse que Ixodes ricinus. A jeun, la femelle mesure 5 mm de long pour atteindre 2 cm lorsqu’elle est gorgée. Hyalomma présente un cycle à deux hôtes (et non trois comme la plupart des tiques dures) (Figure 1). Leurs larves infestent des petits vertébrés (lièvres, lapins, hérissons, oiseaux souvent présents au sol…) alors que les adultes seront retrouvés chez les grands vertébrés (sangliers, ruminants domestiques et sauvages et surtout les chevaux). La particularité de ces tiques est d’être chasseuses. Contrairement à Ixodes ricinus qui se positionne sur des végétaux pour tomber sur l’hôte pour se fixer, H. marginatum se cache dans le sol, repère sa proie et se dirige vers celle-ci. Cette tique géante peut poursuivre sa cible pendant 10 mn, voire plus sur une distance jusqu’à 100 m..

photos 1 et 2 : : Hyalomma marginatum. Tique à jeun sur une main et tique gorgée de sang (photos 1et 2: © M Barbier).
Figure 1 : Cycle du virus de la fièvre de Crimée Congo. Le virus se propage par la voie trans-ovarienne (par les œufs) et par la voie transtadiale (le virus reste présent pendant les transitions larves-nymphes et nymphes adultes). Alors que les animaux sont généralement asymptomatiques (en dehors de l’atteinte cutanée), leur importance est majeure car ils peuvent répliquer le virus et devenir une source d’infection pour l’Homme, en particulier le cheval et les bovins.
Les Hyalomma peuvent transmettre d’autres agents pathogènes zoonotiques (virus du Nil occidental, Coxiella burnetii, Rickettsia aeschlimannii, agent de la fièvre boutonneuse…). Dans les pays où les Hyalomma sont endémiques (cf figure 2) on ne connaît pas toujours la date de leur première détection. Par exemple le Danemark fut le premier pays à suspecter une importation de nymphes par des oiseaux migrateurs dès 1939 ce qui fut confirmé plus tard en Norvège (1964) et en Allemagne (1975). La présence de Hyalomma a été signalée dans d’autres pays européens dont la France (dès 1954 en Camargue).

Figure 2: Répartition géographique de la fièvre hémorragique de Crimée-Congo (FHCC) en 2022. Du plus clair au plus foncé : présence du vecteur ; présence du vecteur et du virus ou sérologie positive ; 5 à 49 cas de FHCC par an ; plus de 50 cas de FHCC par an (modifié de https://www.who.int/multi-media/details/geographic-distribution-of-crimean-congo-haemorrhagic-fever).
La circulation des Hyalomma dans les pays européens comme le Portugal, l’Espagne, la France et l’Italie est la conséquence d’un environnement climatique favorable à leur installation sur les lieux de passage d’oiseaux migrateurs favorisant la dissémination du virus par le transport des nymphes de ce parasite infectées depuis l’Afrique du Nord vers le pourtour méditerranéen européen (principal mode de diffusion du virus). Ces nymphes relâchées par les oiseaux muent en adultes pour rechercher un nouvel hôte, un grand mammifère domestique ou sauvage (équidés, ruminants …). Les mammifères (le cheval étant le plus fréquemment infesté) joueront un rôle d’hôte amplificateur en répliquant le virus qui peut ainsi infecter d’autres tiques (transmission virémique) mais aussi en permettant aux tiques regroupées de transmettre le virus présent dans leur salive à d’autres tiques voisines lors du nourrissage sur l’animal (co-feeding). La virémie chez les mammifères infectés explique la contamination possible dans le cadre d’activités professionnelles (personnel d’abattoir, bouchers, vétérinaires, chasseurs, éleveurs, personnel de laboratoire…) par contact. Le risque d’une contamination nosocomiale est aussi important pour le personnel soignant lors d’une maladie humaine.
La FHCC est connue sous une forme endémo-épidémique en Afrique, dans les Balkans, le Moyen-Orient et l’Asie, mais elle a progressé vers ces dernières années dans l’UE, notamment dans le bassin méditerranéen après la découverte de la présence du vecteur puis celle du virus avec par la suite la preuve d’une infection humaine ou d’un portage asymptomatique de l’animal (sérologie, isolement du virus).
L’apparition d’une forme aiguë mortelle de FHCC en Espagne en 2016 fut le signal d’alerte d’un risque d’émergence de la FHCC en Europe occidentale jusqu’alors considérée comme indemne de cette maladie. Ce premier cas humain (suivi d’un second cas par contamination nosocomiale d’un soignant) fut signalé seulement six ans après la détection en 2010 d’une tique infectée. Un autre cas fut reconnu rétrospectivement en 2013. Il y a eu moins d’une vingtaine de cas en Espagne dont cinq avec une issue fatale. Le Portugal et la Grèce ont signalé un décès dû à la FHCC en 2024 et 2025 respectivement et aucun cas n’a été rapporté par l’ECDC de Stockholm à la date du 10 mai 2026 (figure 2). Ainsi, en Europe occidentale les formes graves de la FHCC sont rarement rencontrées. C’est le contraire dans les pays où elle sévit avec une circulation soutenue du virus au sein des espèces animales. Dans ces pays des flambées de FHCC peuvent atteindre un taux de létalité de 30%.

Figure 3. Premiers cas observés de FHCC dans divers pays européens (le cas observé au Royaume-Uni était un cas importé) (Parvage et al, 2025)*
L’exemple espagnol témoigne que le risque d’émergence d’une forme aiguë de FHCC ne peut plus être exclue dans les pays de l’UE (dont la France) où le vecteur ainsi que le virus sont présents avec des infections asymptomatiques ayant eu lieu chez l’Homme comme chez les animaux. Il est aussi possible que l’hyperthermie possible lors de l’infection chez l’animal ou l’Homme ne soit pas décelée ou rapportée du fait d’une évolution rapidement favorable sans séquelles. En France, le CCHFV a été détecté pour la première fois en octobre 2023 dans des tiques de Hyalomma marginatum collectées sur des bovins (élevages dans les Pyrénées-Orientales ou abattoirs corses). Les enquêtes sérologiques réalisées ces dernières années dans ces mêmes régions démontrent que l’Homme comme les animaux peuvent avoir été infectés par le CCHFV sans pour autant que l’on ait pu observer des cas cliniques. Aucun cas autochtone n’a été notifié mais la France est dans une phase de pré-émergence. Chez l’Homme on connait la grande variabilité des aspects cliniques de la maladie le plus souvent asymptomatique ou limitée à des symptômes très discrets (dans 80% des cas), la forme aiguë hémorragique étant exceptionnelle dans les pays peu infectés.

Figure 4 : Carte des séroprévalences individuelles bovines par commune (du rose pâle au rouge foncé, les couleurs indiquent une séroprévalence croissante ; les communes échantillonnées mais négatives sont en blanc), dans les départements administratifs qui ont accepté de participer à l’étude (Bernard et al, 2025)**
Les animaux infectés sont asymptomatiques et représentent un réservoir invisible mais actif en permettant une amplification silencieuse. Par conséquent ce n’est pas l’éleveur ou le vétérinaire qui alerteront sur un risque de FHCC. Le risque d’une infection animale ou humaine, lié à la présence des tiques associée à celle du virus (CCHFV) est connu dans le Sud de la France et en Corse. Lors d’une étude épidémiologique française les foyers les plus marqués ont été identifiés dans les Pyrénées-Orientales (9,09 %) et les Alpes-Maritimes (7,18%) chez les bovins (figure 4)., ainsi que dans les Hautes-Pyrénées chez les cervidés et sangliers (figure 5). Ces résultats s’alignent sur des schémas observés en Espagne, autre pays européen concerné par la circulation de ce virus. Ces données révèlent l’existence de cycles de transmission enzootiques impliquant tiques locales et hôtes animaux, même en l’absence de cas humains déclarés (Bernard et al, 2025)**. Si la séroprévalence est globalement faible chez les petits ruminants en France, dans d’autres pays où l’infection est entretenue de manière endémique le rôle du pastoralisme ovin ou caprin peut être prédominant dans l’épidémiologie de la FHCC.
L’émergence éventuelle de la FHCC en France doit s’accompagner d’une surveillance accrue des tiques vectrices dans les zones infectées par le CCHFV, d’une surveillance virologique continue des animaux domestiques et sauvages et de prévenir les éleveurs ou les professions à risque.
En l’absence d’un vaccin contre la FHCC pour l’Homme ou l’animal, la gravité possible de la maladie justifie son inscription dans les maladies prioritaires qui doivent être déclarées à l’OMS (https://www.who.int/activities/prioritizingdiseases-for-research-and-development-in-emergency-contexts). Il s’agit aussi d’une maladie à signalement obligatoire (MSA) en santé humaine. Le virus est classé parmi les agents de groupe 4 de risque épidémique et biologique (REB), et les patients suspects et confirmés sont pris en charge au sein d'un Etablissement de santé de référence (ESR) avec mission nationale pour le REB.
En santé animale, elle n’est pas réglementée au titre de la loi de santé animale (LSA) mais, dans un contexte « une seule santé », une vigilance est nécessaire quant à la présence des Hyalomma sur les animaux domestiques et sauvages dans les régions à risque.
Références
*Parvage MM et al. Emergence and spread of Hyalomma ticks and Crimean‑Congo haemorrhagic fever in Europe: a systematic review. Parasites & Vectors (2025) 18:436 14p
https://doi.org/10.1186/s13071-025-07104-3
**Bernard C, et al. First detection of Crimean-Congo Hemorrhagic Fever antibodies in cattle and wildlife of southern continental France: Investigation of explanatory factors. PLoS One. 2025;20(3):e0331875. doi:10.1371/journal.pone.0331875
Jeudi 18 juin 2026 à 18h en présentiel et vidéo conférence

Avec Dominique Theriez (Aquasys) et Pierre le Pennec (Leakmited)
La gestion de la ressource en eau est devenue un enjeu majeur dans le monde actuel. Avec la croissance de la population et le changement climatique, l’eau douce se raréfie. Les nouvelles technologies permettent de mieux contrôler et économiser cette ressource précieuse.
Des capteurs intelligents détectent les fuites dans les réseaux de distribution d’eau. L’irrigation connectée aide les agriculteurs à utiliser uniquement la quantité d’eau nécessaire. Le dessalement de l’eau de mer offre une solution dans les régions arides. Les stations d’épuration permettent de recycler les eaux usées pour différents usages. L’intelligence artificielle contribue à prévoir les périodes de sécheresse et à gérer les réserves et les fuites d'eau. Grâce aux applications numériques, les citoyens et les industriels peuvent suivre leur consommation d’eau en temps réel et contribuer à la protection et la gestion durable de l’eau. Qu’en est-il dans les faits et pour le futur ?
Cette conférence sera l'occasion d'en débattre à partir de cas innovants.
Cycle de conférences
Pour le Développement des Sciences et de l'Innovation (PDSI) au service des transitions
Rencontres d’information scientifique et technologique, à visée pédagogique et didactique, autour d’un scientifique et d’un acteur socio-économique, qui présentent une thématique à travers leurs connaissances et leurs expériences, contribuant à décrypter et présenter des solutions répondant aux enjeux de transition économique, sociétale, technologique, numérique et/ou environnementale.
Partenariat : AFAS – Société d'encouragement pour l'industrie nationale – Société des ingénieurs et scientifiques de France (Ile-de-France)
Avec le soutien d'EcoLearn, MR21, e5t, BNI Saint-Germain-des-Prés, Pariscience, Cnes, CNRS, ABG
Dominique Leglu
Présidente de l'AFAS
Pascal Brioist - Interview

Une nouvelle exposition consacrée à Léonard de Vinci et ses recherches incessantes sur l’eau, les tourbillons, les machines hydrauliques, se tient au Clos Lucé à Amboise jusqu’au 13 septembre 2026. 40 maquettes réjouiront les amateurs de dynamique des fluides, dont un étonnant compteur d’eau, qui fut conçu par le maître toscan et construit à son époque. L’AFAS a pu faire la visite en compagnie du Professeur Pascal Brioist, l’un des deux commissaires de l’exposition.
Ils l’ont surnommé Leonardino, et une fois entr’aperçu, impossible de l’oublier. Tout de cuir beige vêtu - on devrait dire tout entier protégé - il arbore de grosses lunettes rondes de verre, surmontant un masque d’où partent deux longs tuyaux. Long poignard à la ceinture, deux énormes filets attachés aux épaules, emplis de pierraille (des ballasts) au niveau des cuisses, le personnage impressionne. Il s’agit d’un scaphandrier, reconstitué avec peau de vache, bois, roseaux, d’après les dessins de Léonard de Vinci dans le “Codex Atlanticus” (1). Visible désormais dans l’exposition “Léonard de Vinci, maître de l’eau”, qui s’est ouverte début juin (2) au château du Clos Lucé, dernière demeure de l’artiste, exposition mise sur pied par deux commissaires, Pascal Brioist, de l’université de Tours et Andrea Bernardoni, université de l’Aquila (3). C’est eux et leur équipe, toutes et tous fins connaisseurs de l’auteur de la Joconde, qui ont tenu à présenter ledit Leonardino, imaginé par Léonard, capable de plonger et, une fois immergé et respirant grâce au masque et ses deux tuyaux, d’aller percer de son poignard la coque d’un navire ennemi !
Après les expositions sur “Les parfums de la Renaissance” en 2024, “S’inspirer du vivant” en 2025 (4), le visiteur a de quoi découvrir aujourd’hui la passion peut-être la plus dévorante du Toscan, celle qu’il eut pour l’eau. "Léonard a travaillé 45 ans de sa vie sur la science de l’eau”, explique Pascal Brioist. L’eau, ses tourbillons, ses chutes et cascades, son débit, les fleuves à détourner, les canaux navigables à construire, l’irrigation des champs à réaliser, les marais à assécher, les cartes hydrographiques à dresser, les machines hydrauliques à construire, la vis d’Archimède à utiliser... Cette passion, l’exposition la donne en partage, offrant au regard du visiteur pas moins de “40 maquettes, certaines historiques, remontant à 1952, d’autres qui ont été fabriquées spécialement pour l’exposition”. Ainsi, ne pas rater ce qu’on découvre à la fin, “cet objet étonnant qui est un… compteur d’eau ” précise le commissaire Brioist. “Une machine dont nous sommes sûrs, ajoute-t-il, que Léonard l’a véritablement fabriquée, du côté de Domodossola”, cette ville du Piémont italien qui, à l’époque, se trouvait en France.
C’est à des interrogations multiples que l’ensemble de l’exposition entend répondre, interrogations s’exprimant dans les dessins de Léonard - deux d’entre eux sont des originaux dont “Etudes de machines hydrauliques et vis d’Archimède” venu de la Veneranda Biblioteca Ambrosiana à Milan- dessins inspirant ensuite toutes ces maquettes de bois, avec métaux, fils, résine ou cuir ad hoc. On ne saurait trop conseiller aux amateurs de physique, de mécanique ou de dynamique des fluides d’attentivement les observer puis de tester leurs connaissances ! Qu’est-ce qu’un siphon ? Comment fonctionne cette pompe centrifuge, dont Léonard voulait se servir pour assécher les marais pontins au nord de Rome ? De nombreuses vidéos didactiques souvent très élégantes - les bulles d’air dans une eau bleue tourbillonnante nous ont particulièrement séduite - accompagnent les réalisations concrètes. Qu’est-ce exactement que le principe de Venturi - Giovanni Battista Venturi dont on peut penser qu’il a dû, deux siècles après, s’inspirer quelque peu du maître toscan? Pour les distraits qui l’auraient oublié, rappelons que selon ledit principe, si la section d’un conduit diminue, alors la vitesse du fluide qui coule dans ce conduit augmente et la pression diminue (cela permet conservation de l’énergie et du débit). “Un principe à la base de toutes les machines hydrauliques d’aujourd’hui”, souligne Pascal Brioist. Quant à l’effet Venturi dans la douche, quand le rideau se colle à votre corps, remémorez-vous qu’il y a différence de pression entre extérieur et intérieur, sous l’effet de l’eau qui tombe de la douche et cause une basse pression…

Seriez-vous amoureux des cartes ? Un conseil, se pencher sur l’extraordinaire manuscrit sur parchemin, datant de 1480, un original aux couleurs bleue et beige éclatantes que les commissaires ont pu faire venir de la Bibliothèque nationale centrale de Florence. On y voit, traduite au XVe par l’humaniste italien Jacopo d’Angelo, la représentation géographique du monde de Ptolémée (environ 150 apr.J.C.). Sur cette “Cosmographia”, on retrouve des “terra incognita” en haut et en bas du planisphère où se dessinent Hispania, Gallia, comme Libia Interior, Mare Indicum ou India Extra Gangem… Bien sûr, pas d’Amérique !
Pas de hasard si cette représentation a été retenue dans l’exposition. Léonard, en effet, a accordé une attention toute particulière et souvent méconnue à la formation des terres émergées et des montagnes… A l’époque, on ne parle pas encore de géologie, dont le terme n’apparaîtra qu’au XVIIIe. Mais si l’on prête réelle attention, comme y incite l’exposition de façon frappante dès l’entrée, aux reproductions de la Joconde, de la Vierge aux rochers ou encore du portrait de la belle Florentine Ginevra de’ Benci, ce sont de paisibles lacs, des méandres de fleuves, voire une entrée marine qui sautent aux yeux depuis l’arrière-fond. Et l’on comprend mieux que l’eau, selon Léonard, joue à faire métamorphoser le paysage terrestre, comme l’explique Domenico Laurenza, de l’université de Cagliari (5). Idée révolutionnaire. Longtemps, c’est “l’idée aristotélicienne d’un monde et d’une terre éternels” qui a dominé, “un monde où le paysage terrestre n’avait pas subi de grands changements après la création divine”. Mais, avec cette eau capable de façonner les reliefs, c’est aussi “le temps qui passe”, dit Pascal Brioist. Et il ne passe pas que pour la terre et ses reliefs, il passe aussi pour les humains, même la Joconde.
Dominique Leglu
Ancienne directrice éditoriale à Sciences & Avenir - La Recherche
L'exposition Léonard de Vinci, Maître de l'eau au Château du Clos Lucé ( du 6 juin au 13 septembre 2026)
Toute sa vie, Léonard de Vinci a observé l’eau. Ses rivières, ses tourbillons, ses courants, ses formes invisibles… Autant de mystères qu’il a cherché à percer pendant près de quarante-cinq ans, avec la rigueur d’un scientifique et l’œil d’un artiste. Visionnaire, il imagine comment capter, transporter et distribuer l’eau pour la mettre au service des hommes, à une époque où la maîtrise de cet élément représente un enjeu majeur pour les ingénieurs de la Renaissance.
1. Musée national des sciences et des techniques Leonardo da Vinci, Milan. Reconstitution de 1952-1953
2. Jusqu’au 13 septembre 2026. 2, rue du Clos Lucé, 37400 Amboise Tél : 0033(0)247570073
3. Respectivement professeur d’histoire moderne à l’université de Tours et membre du centre d’études supérieures de la Renaissance (CESR) ; professeur d’histoire des sciences et des techniques à l’université d’Aquila, collaborateur du musée Galileo à Florence
4. Article de Sciences Avenir et Article de l'AFAS
5. A lire “Paysages en métamorphose : l’eau et histoire de la Terre”, pp. 67-71 du catalogue de l’exposition.
« L'invité du jeudi »
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Jeudi 11 juin 2026 à 18h30 en visioconférence Teams

Avec Pierre Combris, Économiste de l’alimentation
Cette conférence retracera le cheminement qui a conduit les sociétés occidentales de la subsistance à l'abondance alimentaire. L'augmentation de la productivité de l'agriculture permet aujourd'hui de nourrir une population considérable, mais au prix d'une pression croissante sur l'environnement et d'une prévalence croissante des pathologies chroniques (obésité, diabète…). Le défi est aujourd'hui d'aller vers des systèmes alimentaires durables qui préservent la santé des populations et de l'environnement. Les travaux des scientifiques, des experts et des politistes débouchent sur de nombreuses propositions et sur des outils qu'il faut maintenant mettre en œuvre.
Pierre Combris est économiste de l’alimentation. Directeur de recherche honoraire de l’INRAE (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement), il est membre de l’Académie d’Agriculture de France.
Inscription préalable obligatoire, pour obtenir le lien informatique de la visioconférence
L'invité du jeudi
Rendez-vous mensuel en visioconférence, qui a pour objet d’alimenter la curiosité scientifique et technique des participants, de s'interroger sur de grands enjeux de société et de débattre collectivement des évolutions en cours.
Animées par des experts passionnés de leur domaine d’intervention, les conférences traitent de sujets d’actualité mais en prenant le recul nécessaire. Elles sont suivies d'échanges avec un grand témoin et le public.
Un jeudi par mois, de 18h30 à 20h, en visioconférence via l'application Teams
Inscription préalable obligatoire, pour obtenir le lien informatique de la visioconférence
En partenariat avec le Cnam Bretagne








