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Co-auteurs : Tamara Ben Ari, Olivier Berné, Emmanuelle Perez Tisserant
(éditions SEUIL, 2026, 19€)

Ce livre est un cri d’alarme. La recherche scientifique subit actuellement des attaques qui mettent son existence en péril, principalement aux USA, et dans une moindre mesure en France. Dans sa préface, la climatologue Valérie Masson-Delmotte cite cette pensée pénétrante d’Hannah Arendt :
« Quand tout le monde vous ment en permanence, […], plus personne ne croit rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion […].Et l’on peut faire ce que l’on veut d’un tel peuple »
Voici pourquoi une science libre, qui a pour mission de ne pas mentir, est l’ennemi des régimes autoritaires. Les trois auteurs, Tamara Ben Ari, Olivier Berné, et Emmanuelle Perez Tisserand, sont chercheurs respectivement en environnement, en astrophysique et en histoire. Ils comparent la situation actuelle avec celle du fameux roman 1984 de George Orwell, dans lequel Big Brother acquiert le contrôle total du peuple avec quelques lignes d’action simples et éprouvées : négation de la vérité, réécriture du passé, appauvrissement du langage, le tout au nom de la liberté. Le « moment orwellien » correspond au glissement d’une démocratie vers un autoritarisme assumé. L’ouvrage se divise en trois parties intitulées : « affaiblir la science », « en finir avec la vérité », « refaire d’Orwell une fiction ».
La première partie est d’abord consacrée à la recherche française, affaiblie, selon les auteurs par l’introduction de la sélection et de la compétition. Un chapitre est aussi consacré au récent feuilleton de la loi Duplomb qualifiée de « déni de science ».
Mais la science est aussi fragilisée lorsque ses résultats sont contestés. Souvent de façon organisée avec la mise en place progressive d’un « doute ». Un processus bien analysé dans un livre américain Les marchands de doute 1 devenu une référence. L’industrie du tabac inaugure la série dans les années 60, en contestant le lien du tabac avec le cancer du poumon. Puis viennent les controverses organisées sur les pluies acides, le trou dans la couche d’ozone, le climat, les pesticides, les vaccins. Les ingrédients de la fabrique du doute restent les mêmes : on conteste certaines données, on amplifie des controverses marginales, on demande des études alternatives, on convainc des personnalités charismatiques parfois scientifiques de témoigner, on établit un réseau de vulgarisateurs, blogueurs, influenceurs, on organise des débats. C’est ainsi qu’une petite minorité parvient à instiller un doute dans le grand public malgré un consensus de 95% des spécialistes du sujet.
La deuxième partie du livre décrit la phase beaucoup plus radicale, qui vient de surgir aux USA avec le second mandat de D. Trump. La diffusion de fausses informations sur les réseaux sociaux est désormais facilitée. Toutes les recherches sur le climat sont terminées, y compris les missions spatiales de mesures et d’observations. Un rapport officiel de 140 pages est émis, qui minimise les émissions des gaz à effet de serre : il contient pas moins de « centaines d’erreurs ou de fausses informations » selon un contre-rapport écrit par 85 scientifiques. Les échanges avec l’étranger doivent désormais être documentés. Certains mots sont interdits dans les documents fédéraux. Un sentiment général domine chez les chercheurs : la peur.
Dans le domaine de la santé, le mouvement MAHA2 regroupe militants anti-vaccin et critiques de l’industrie pharmaceutique. Sans aucune preuve, le ministre R. Kennedy Jr, prétend, qu’il y a un lien entre le paracétamol et l’autisme, et doute de l’efficacité du vaccin de la rougeole. Le responsable de la supervision des vaccins, P.Marks, démissionne et accuse : « il est devenu clair que la vérité et la transparence ne sont pas désirées par le ministre, mais qu’il souhaite au contraire une confirmation servile de ses fausses informations et mensonges ». La Directrice du Centre du contrôle des maladies (CDC) 3 allègue avoir été congédiée pour « avoir tenu la ligne de l’intégrité scientifique ».
Ces mesures et positions anti-scientifiques n’arrivent pas par hasard. Il existe aux USA nombre de mouvements idéologiques « libertariens » qui veulent réduire le rôle de l’état à presque zéro, casser le système universitaire (qui fait pourtant l’admiration du monde entier !), et réécrire l’histoire. Des programmes sont élaborés dans des think tanks, des congrès, des instituts de formation et un réseau mondial (Atlas) qui a ses relais en France. J.D.Vance est issu de cette mouvance et annonce : « Les universités sont l’ennemi » (2021) Un exemple : Le mouvement Dark Enlightment (Lumières sombres, en réaction aux valeurs des Lumières) est explicitement antidémocratique, inégalitaire, obscurantiste, et prône la suppression totales des universités.
Dans la troisième partie du livre, les auteurs sonnent le signal de la révolte, et du refus d’une neutralité de façade. Quelques actions sont en cours en France: bâtir un système numérique pour la sauvegarde des données climatiques en péril. ; construire des réseaux de solidarité, comme le mouvement Stand Up for science que les auteurs ont contribué à former. Mais c’est sur le plan politique que les actions seront les plus efficaces, et permettront de « refaire d’Orwell une fiction ». Paradoxalement, les auteurs souhaitent ne pas faire valoir les bienfaits de la science pour la défendre. Par ailleurs, ils reconnaissent (timidement) « une forme de supériorité des connaissances scientifiques » mais affirment plus loin que les scientifiques ne sont pas les « dépositaires d’une vérité supérieure ». Une ambiguïté amplifiée par leur référence au philosophe Bruno Latour, chantre du relativisme scientifique. Ce discours timoré parait peu compatible avec une défense fière et forte la science, au niveau politique. Enfin, on peut regretter que nos voisins européens soient totalement absents de cette étude.
Malgré ces quelques réserves, cet ouvrage est d’un grand intérêt. Il est factuel, précis et bien documenté. Il est important pour quiconque veut comprendre les menaces qui pèsent sur la science, et par ricochet sur la démocratie.
Pierre Potier
1. The Merchants of Doubt Naomi Oreskes et Erik Conway Bloomsbury Press 2010; traduit en français par J.Treiner, Les Marchands de doute, Ed. Le Pommier 2012
2. MAHA : Make America Healthy Again
3. CDC: Center for Disease Control
(Antoine Balzeau et Tiphaine Derrey)
(Belin, 20 €)

Étudier le cerveau des humains préhistoriques alors que celui-ci ne se fossilise pas : un défi qui semble impossible. C’est pourtant celui qu’ont tenté de relever Antoine Balzeau et son équipe avec le projet PaleoBRAIN, une aventure relatée dans cet ouvrage illustré par Tiphaine Derrey. Le chercheur revient sur les coulisses du projet, une aventure scientifique visant à comprendre les empreintes laissées par le cerveau sur la surface interne du crâne pour reconstituer les cerveaux des humains disparus.
« Ressuscitons et faisons parler le cerveau des humains préhistoriques » : tel est l’objectif ambitieux du projet PaleoBRAIN, coordonné par Antoine Balzeau, et dont ce livre raconte le déroulement. Paléoanthropologue au CNRS et au MNHN, spécialiste de l’étude de la structure de crânes fossiles par des techniques d’imagerie, l’auteur dédie plus particulièrement ses recherches à l’endocrâne, un ensemble d’empreintes laissées sur la surface interne du crâne par les reliefs et les dépressions du cerveau. L’originalité de PaleoBRAIN repose sur son approche : pour mieux interpréter les endocrânes fossiles, il faut d’abord comprendre leur lien avec la morphologie et le fonctionnement du cerveau à partir de sujets vivants.
Très engagé dans la médiation scientifique, Antoine Balzeau n’en est pas à son coup d’essai et aime varier les formats : il est déjà à l’origine d’une BD et d’un livre jeunesse sur l’Homme de Néandertal, ou encore d’un escape game autour du fossile de l’humain de Florès. Dans ce dernier ouvrage, il livre une description particulièrement précise du quotidien d’un chercheur et du déroulement d’un projet scientifique, de sa conception à l’interprétation des premiers résultats, sans omettre les écueils les plus concrets, comme les difficultés de financements ou les obstacles techniques. Cette immersion doit beaucoup aux illustrations variées de Tiphaine Derrey : on découvre ainsi le vaste bureau de l’auteur au Musée de l’Homme et sa vue imprenable sur la tour Eiffel ; on y observe les chercheurs et chercheuses face à leurs instruments, du microtomographe au logiciel Brain Visa ; on y rencontre les 75 participants volontaires du projet, engoncés dans le tube exigu de l’IRM, ou en prise avec les tests ludiques conçus par l’équipe pour étudier le lien entre endocrâne et latéralité.
L’auteur relate les principaux enseignements du projet concernant les spécificités anatomiques des cerveaux de différents hominines, mais se montre plus avare sur le sujet du fonctionnement du cerveau des humains préhistoriques. C’est justement l’objet de la suite du projet, qui a obtenu un financement pour quatre années supplémentaires à compter de mars 2026. De quoi espérer un deuxième tome en 2030 !
Par Louis Mc Dougall

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Amélie Vialet et Emma Baus
(Albin Michel, 24.90 €)

Qui était cet Homme, ancêtre probable de Néandertal, qui a réussi à vivre dans une Europe froide sans maîtriser le feu il y a plus de 500 000 ans ? À quoi ressemblait-il ? Pratiquait-il l’art ? Ce sont toutes ces questions et bien d’autres encore auxquelles ce livre répond, en décortiquant point par point tous les indices laissés par Homo heidelbergensis, tous les os, tous les fragments associés et retrouvés dans la Caune de l’Arago (Tautavel, Pyrénées-Orientales). Une épopée magnifiquement illustrée et émouvante sur l’aube de notre humanité.
Emma Baus a écrit et réalisé une vingtaine de documentaires pour la télévision tournant autour de la nature et des sciences. Amélie Vialet est paléoanthropologue. Les deux ont coécrit ce livre qui vient compléter un documentaire diffusé par Arte et intitulé Tautavel – Vivre en Europe avant Néandertal.
Le livre est magnifiquement illustré de très belles photographies, de dessins et d’images de reconstitution 3D des crânes, des visages, des os…
L’histoire que nous racontent les deux autrices reconstitue l’environnement complet de l’homme de Tautavel (Homo heidelbergensis), de la découverte de la grotte, à son portrait, ses conditions de vie, ses outils, ses proies, etc. Elles évoquent aussi ses capacités à parler et elles interrogent sur les fondements même de l’humanité, sur nos croyances et nos pratiques les plus ancestrales : la pratique du cannibalisme, la possibilité de rites mortuaires et la preuve d’altruisme, avec la découverte du crâne d’une fillette âgée de 9 à 11 ans souffrant d’une pathologie grave (la craniosynostose) qui la rendait complètement dépendante des autres membres du groupe.
Cette épopée se lit quasiment comme un roman policier, les autrices exposant comment les technologies les plus récentes utilisées décryptent et apportent des preuves de vie, de comportement. Le travail des paléoanthropologues est présenté de façon simple mais précise, dans toute sa complexité d’interprétation et les nombreuses interrogations qui subsistent ne sont pas du tout masquées mais au contraire contribuent à enrichir la réflexion du lecteur.
Petit à petit, cet ancêtre de Néandertal, qui vécut en Europe entre environ 700 000 et 300 000 ans avant le présent, nous devient plus familier et concret.
Son livre se lit donc comme une petite pépite, à déguster tranquillement, de préférence, installé à côté d’une rivière…
Par Valérie Boutin

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