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Alain Badiou
Flammarion, 2026

On ne pouvait espérer moment plus opportun pour voir paraître ce nouveau livre d’Alain Badiou dont le titre évoque des sujets d’actualité récente, tant par les révélations du rapport PISA 2026 sur le niveau alarmant de connaissance des jeunes de 15 ans en mathématiques, que par les annonces spectaculaires quant aux possibilités de l’IA à démontrer des théorèmes mathématiques complexes.
Sans ignorer cette actualité, c’est un tout autre point de vue que l’auteur propose dans ce livre. A la croisée des chemins entre philosophie et mathématiques, ce philosophe mathématicien montre à partir de son expérience personnelle, les bienfaits que peut procurer sinon la pratique, au moins une certaine connaissance des mathématiques sur ce qu’il appelle la ‘’vraie vie’’.
Au fil de cinq chapitres au contenu très dense, il rappelle, au gré des questions posées par son interlocuteur, l’importance qu’ont eue les mathématiques dans la pensée des philosophes de l’antiquité jusqu’à Descartes et Leibnitz. ‘’Que nul n’entre ici s’il n’est géomètre’’ disait la maxime de l’Ecole platonicienne, exigeant que les choses vraies soient démontrées afin d’être acceptées, en opposition aux idées imposées par un roi, un dictateur ou un dieu. Combinant études philosophiques et formation en mathématiques, l’auteur découvre également dans les démonstrations de théorèmes mathématiques, cette forme d’exigence dans la démarche de recherche d’une vérité.
L’auteur déplore que cette proximité entre philosophie et mathématiques aient été abandonnée par les philosophes modernes, citant à ce sujet Sartre : ‘’La science, c’est trou de balle. La morale, c’est peau de balle’’. Cette divergence entre philosophie et mathématiques compose la trame principale du livre.
Il affirme la préséance des mathématiques sur la philosophie, allant jusqu’à y voir un rapport de révérence : ‘’quelque chose dans la philosophie s’incline devant les mathématiques’’. Même certitude quant au caractère universel des mathématiques : alors que la philosophie peine à s’affranchir des langues dans laquelle elle s’exprime, les mathématiques n’appartiennent à aucune langue ni aucune culture.
En réponse à la question ‘’de quoi parlent les mathématiques ?’’, l’auteur propose une analyse philosophique sur la nature même de la pensée mathématique. S’en dégagent deux orientations principales : l’une ‘’réaliste’’ selon laquelle les mathématiques sont un mode d’approche du réel, l’autre ‘’formaliste’’ concevant les mathématiques comme un simple jeu de langage, sans se prévaloir d’un rapport avec le réel. L’auteur se prononce, comme la majorité des mathématiciens, résolument pour la première orientation : en termes simples, il y a dit-il, un ‘’contenu’’ réel en toute pensée mathématique. Ce qu’il illustre par des exemples tel les nombres complexes, inventés comme un pur jeu, puis devenus un outil fondamental de l’électromagnétisme au XIXème siècle ; ou encore la théorie des coniques, étudiée dès l’Antiquité, elle ne trouve sa première application qu’au XVIIème siècle lorsque Kepler mettra en évidence la forme elliptique des orbites des planètes.
Il cite au passage Einstein qui, après Galilée, s’étonnait du fait que la physique ne saurait exister sans les mathématiques, alors qu’il découvrait la géométrie riemannienne, pièce maîtresse de la théorie de la relativité générale.
Dans les derniers chapitres l’auteur développe, en bon mathématicien, une suite remarquable de raisonnements et déductions, où s’entremêlent concepts philosophiques et théories mathématiques, pour conduire à un système visant à rétablir la valeur universelle des vérités. Déplorant que les mathématiques soient devenues en France un moyen de sélection poussé à l’extrême, Alain Badiou reconnaît, en conclusion, la nécessité d’un enseignement qui saurait rendre les mathématiques ‘’intéressantes’’, combiné à un enseignement plus précoce de la philosophie.
Les thèses défendues par Alain Badiou seront d’un accès difficile pour les néophytes. La présentation sous forme de dialogue devrait cependant en faciliter la compréhension. Certainement un livre qui sera apprécié par les spécialistes.
Jean-Claude Richard (septembre 2026)
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Kathryn Harkup
Flammarion, 2026

L'idée originale de cet ouvrage est de réinvestir les 25 films de James Bond , en relevant les différentes scènes faisant appel à des notions scientifiques ou techniques en les analysant du point de vue d'un (ou d'une) scientifique afin d'en examiner la vraisemblance et faire la différence entre ce qui est vrai ou du ressort de l'imaginaire .
Ainsi dans chaque film, une scène particulière est isolée, permettant d'aborder une thématique qui se retrouve dans la plupart des autres films de James Bond.
Le premier chapitre consacré au Docteur No (premier film de la la saga) sert de prétexte à raconter la vie de Lancaster Fleming qui a donné naissance au personnage de James Bond. Le second chapitre intitulé " Bons Baisers de Russie et la chaussure de Rosa Klebb," aborde un point majeur des films de James Bond : les gadgets et l'innovation technologique . L'auteure analyse de façon critique, un par un, les divers gadgets tels que : la lame empoisonnée de la chaussure de Klebb, la machine cryptographique de Bons baisers de Russie ou le recycleur d'air d'Opération Tonnerre .
Le troisième chapitre est consacré aux lasers omniprésents dans les différents films et déjà en vedette dans le premier "Docteur No" dans lequel le méchant Goldfinger menace de couper en deux James Bond...etc. Sont abordés les thèmes suivants : le gaz Gamma, le repaire volcanique, le bioterrorisme, les diamants, les animaux dangereux pour l'Homme , le rôle des cascadeurs , le saut en parachute , l'explosion d'une station spatiale, l’électrocution, la bombe atomique, la relation de James Bond avec les femmes, James Bond et les moyens de transport, les drogues , l'électromagnétisme , les véhicules furtifs, les particularités physiques des héros, l'aspiration en plein vol, la résilience aux dommages physiques, les différentes manière de tuer quelqu'un, le rôle particulier du cyanure , la profession d'agent secret et les nanoparticules.
La physique, la Chimie ou la Biologie sont utilisées pour expliquer le fonctionnement ou l'impossibilité des différentes situations. Cela est fait avec une rigueur scientifique incontestable mais aussi avec beaucoup d' humour et de recul. L'auteure truffe son récit de nombreuses anecdotes sur les péripéties qui ont émaillé la fabrication des films : accidents des cascadeurs ou même des acteurs , incidents météorologiques ou difficultés matérielles pendant les tournages.
Un livre facile à lire indispensable pour tous les amateurs de James Bond qui s'interrogent sur la vraisemblance des différents moyens techniques utilisés par le héros et ses adversaires .
Serge Chambaud (2026)
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Sam Kean
Flammarion, 2026

Voici un livre qui a déjà bénéficié d’un certain succès puisqu’il en est à sa quatrième édition française. La publication originale américaine date de 2010 et son auteur, Sam Kean, est un vulgarisateur scientifique reconnu.
Dès la première page, l’ouvrage s’ouvre sur le tableau périodique des éléments, celui-là même qui pendait jadis dans nos salles de classe. Une des plus belles manifestations de l’esprit humain, a-t-on écrit. Les 92 éléments chimiques naturels qui constituent la matière de notre univers, y sont inscrits, de l’hydrogène à l’uranium, suivis des 26 éléments artificiels. Cheminant d’un élément à l’autre, l’auteur mêle explications techniques, histoires et anecdotes. Chaque chapitre regroupe une brochette d’éléments sous des thèmes parfois inattendus : généalogie, guerre, santé, poison, tromperie, politique, argent, art, folie, froid, bulles. En voici quelques morceaux choisis.
La plupart des éléments n’existent pas à l’état pur dans la nature, mais sont enfouis dans des composés. Leur découverte nécessitait donc des expériences chimiques parfois longues et infructueuses. L’invention de la spectroscopie par Robert Bunsen en 1850 a été un formidable progrès : un élément chauffé émet des raies lumineuses bien précises, qui sont la signature de l’élément. La recherche de ce dernier s’en trouva fortement accélérée.
En 1869, Mendeleïev publie son fameux tableau périodique. Il a 35 ans et il vient de loin. Sa mère, veuve, avait emmené le jeune Dimitri à cheval sur 2500 km depuis leur Sibérie natale jusqu’à l’université de St Pétersbourg ! Le tableau contient 66 éléments rangés par « masse atomique » croissante. Sur une même colonne, les éléments sont chimiquement similaires. Pour obtenir cette périodicité, Mendeleïev a eu l’intuition de placer des cases vides d’éléments à découvrir : « Encore un effort, chimistes et géologues ! » écrit-il. Lorsque le Français Boisbaudrian annonce sa découverte du gallium en 1875, Mendeleïev a le culot de le corriger sur la densité annoncée car non conforme à ses prédictions. Et il avait raison ! Cet épisode assura sa gloire.
En 1911, Rutherford bombarde les atomes d’électrons et met en évidence un noyau central très concentré. Avec la découverte de la radioactivité, la mutation naturelle ou artificielle des éléments n’est plus un fantasme d’alchimiste. Beaucoup de cases vides qui correspondaient à des éléments instables disparus se remplissent, grâce au canon à électrons de Rutherford.
C’est un autre type de canon dont les Allemands se préoccupent au début de la guerre 14-18. La « grosse Bertha » s’avère défaillante, et la société Krupp décide de doper l’acier de ses tubes au molybdène (une solution adoptée par les fabricants de sabres samouraï japonais dès le 14e siècle). L’unique source mondiale de molybdène se trouvait alors dans une mine du Colorado. Les USA n’étant pas encore en guerre, les Allemands cherchèrent à s’emparer de cette mine, par tous les moyens : Squatters, harcèlement juridique, menaces sur les femmes et enfants des mineurs, destruction de campements. Le propriétaire de la mine, Otis King, fut attaqué et précipité au bas d’une falaise. Il survécut, mais vendit sa mine. Le molybdène arriva à flots en Allemagne et la grosse Bertha, dopée au molybdène, bombardait Paris en 1918 à la distance stupéfiante de 120 km.
En 1934, Enrico Fermi, à Chicago, annonce la création des premiers éléments artificiels dits 'transuraniens' car au-delà de l’uranium sur le tableau. Irène Joliot-Curie, en France, confirme. Elle ajoute que ces nouveaux transuraniens se comportent étrangement comme le lanthane, ce qui parait incongru. Otto Han, en Allemagne, trouve les mêmes résultats. Ébranlé, il rencontre à Copenhague sa collègue de toujours, Lise Meitner, exilée car d’origine juive. Celle-ci lui donne la clé : nous ne sommes pas en présence de nouveaux éléments transuraniens, mais de la fission de l’atome d’uranium en éléments naturels plus légers. Découverte fondamentale qui va bouleverser la marche scientifique et politique du monde en cette année 1939. Interdite de publication, Meitner accepte que Hahn publie son article seul, et c’est également seul qu’il reçoit le prix Nobel de chimie 1944. Hahn va toujours garder un silence éhonté sur le rôle réel de sa collègue. Probablement la plus criante injustice dans l’histoire des prix Nobel. Juste compensation : l’élément 109 du tableau périodique a été baptisé (pour toujours) : le meitnerium.
Ces quelques paragraphes n’illustrent évidemment qu’une infime partie de cet ouvrage de 400 pages fourmillant d’informations techniques et historiques sur tous les éléments, dans un langage souvent imagé : Le carbone « qui saute sur n’importe quoi » ; le germanium à la base du premier transistor; le cuivre et ses bienfaits dans les conduits ; le lithium synchronisant l’horloge interne des maniacodépressifs ; le titane hypnotisant les globules sanguins et métal idoine des prothèses; le béryllium qui creusa la tombe de Fermi ; l’iode qui contraria les visées de Gandhi et convainquit Russell de la non séparation de l’esprit et de la matière ; le hafnium et sa querelle de paternité nationaliste ; le sinistre cadmium et la maladie itaï-itaï au Japon ; l’étain et ses rapports étranges avec le froid, fatals pour les soldats de Napoléon en Russie (les boutons des costumes) et pour Scott en Antarctique (les soudures des bidons de pétrole); l’aluminium, plus cher que l’or en 1860, métal des couverts dans les réceptions haut de gamme de Napoléon III ; le sélénium rendant folles les vaches qui en abusent (« la came au ras des pâquerettes ! »).
A noter également : de bonnes explications techniques sur le rôle des couches d’électrons sur les propriétés chimiques, sur la supraconductivité, le laser, le condensat Bose-Einstein, la chiralité des protéines qui tournent à gauche, la méthode Monte Carlo du projet Manhattan, le réacteur à fission nucléaire naturel d’Oklo en Afrique, et le canular de la fusion froide.
Un livre à la portée de tous, très instructif et agréable à lire, malgré les digressions nombreuses. Cette diversité un peu brouillonne est aussi un atout car le lecteur est toujours tenu en haleine. Celui-ci appréciera probablement, comme l’écrit joliment l’auteur « la symétrie du tableau avec ses répétitions enrichies de variations comme une fugue de Bach ».
Pierre Potier (août 2026)
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