Les membres de l’Afas publient régulièrement des notes de lectures. Elles sont à retrouver ici.
Yaël Nazé
(Belin, 2018, 240 p. 25€)
Un beau livre, très richement illustré et bien documenté. Mais aussi un défi : comment opérer un croisement entre une science aujourd’hui ultra-précise (l’astronomie) et son approche dans un passé lointain, historique ou même préhistorique, qui, par nature, est incomplète, sujette à altérations et préjugés ?
Le livre commence par décrire toutes sortes de mythes issus de civilisations à travers la Terre pour décrire la création du monde. Ce n’est pas la partie la plus attirante, sauf peut-être quand elle aborde le temps contemporain avec les histoires de canaux sur Mars et d’invasion par de petits hommes verts : dans le genre «n’importe quoi», nous n’avons rien à envier à nos ancêtres.
Une partie importante concerne les nombreux alignements de pierres un peu partout dans le monde, dont Stonehenge, qui fait l’objet du sous-titre, et les pyramides d’Égypte. L’auteur fait un gros effort pour convaincre que ces alignements ne sont pas fortuits. Des esprits forts pourraient en effet dire que «quand on se place dans l’alignement de deux pierres, il y a forcément une étoile au bout» mais derrière ces observations, il y a le problème des calendriers, élément important de la vie en société, et l’auteure met fréquemment en garde contre le risque de surinterprétation.
On apprend ainsi que ce sont les Égyptiens qui ont créé l’année de 365 jours et le jour de 24 heures et que les Chinois tiennent le compte des 29 derniers passages de la comète de Halley (tous les 76 à 79 ans).
On est assez interloqué devant la complexité du système maya de gestion des dates avec leur alphabet très exotique et on se dit que Tintin avait eu bien de la chance de trouver un journal prédisant l’éclipse qui le tirait d’affaire dans Le Temple du Soleil.
Un livre abordable pour un large public, qui prend soin de publier une annexe donnant les notions de base de l’astronomie, science qui n’est plus enseignée dans nos lycées depuis pas mal de rotations de la Terre autour du Soleil.
Sous la direction de Claude Dargent, Yannick Fer et Raphaël Liogier
(CNRS Editions, 2017, 250 p. 25€)
Science et religion : le sujet est vieux comme la science, sinon même vieux comme la religion et donc comme l'humanité si l'on considère que l'homme se distingue de l'animal par sa capacité de croire et son besoin de savoir.
Sujet vieux comme le monde et pourtant toujours quelque peu tabou puisque touchant au sacré, et quelque peu délicat à aborder.
Ce livre est donc le bienvenu, il est un utile jalon sur une longue route, même si bien sûr il n'épuise pas le sujet.
Sujet difficile car le résultat de l'observation, comme en physique quantique, est influencé par l'observateur. En effet, chacun appartient, pour reprendre les catégories que l'un des auteurs utilise, à l'une de ces trois catégories : croyant, agnostique ou athée. Et selon que l'observateur est croyant, agnostique ou athée, sa vision des relations entre science et religion sera différente, ou soupçonnée de l'être. Forcément.
Les huit contributions de l'ouvrage ont pour titres :
- Les formes religieuses de la recherche expérimentale : expérimenter et croire dans la science anglaise du XVIIe siècle,
- Liberté religieuse ou liberté de pensée du scientifique ? Une réponse théologique et canonique de l'Eglise catholique face à l'exercice problématique de la liberté scientifique,
- La promotion de l'histoire sous le pontificat de Jean-Paul II. Une science au service de la purification de la mémoire et de la nouvelle évangélisation,
- L'Eglise au secours de la Science : le discours pontifical dans la réflexion écologique autour de l'anthropocentrisme
- Les sciences sociales au secours des Eglises protestantes : l'exemple du « mariage pour tous »,
- Faire de la science, croire en Dieu. Recherche d'exoplanètes et foi à l'intérieur d'une communauté scientifique d'astrophysiciens,
- Sacralisation des âmes, de la vie puis de la science. Trois formes du sacré en confrontation en Ethiopie,
- La religion de l'amélioration : le transhumanisme et la sacralisation contemporaine des neurosciences.
Où l'on voit, par ce seul inventaire, par la richesse des thèmes abordés, à quel point science et religion ont partie liée.
On se promène, au gré de ces études, toutes pleines d'enseignement, à travers les sujets et les points de vue, à travers les époques, à travers les continents... et toujours on constate cet entremêlement de savoirs et de croyances, de raison et de foi.
Comment pourrait-il en être autrement d'ailleurs ? On ne peut savoir sans croire (à la solidité et à la justesse de ce qu'on sait), ni croire sans savoir (sans avoir nommé ce en quoi l'on croit). Science et religion : chacun peut être tenté de donner la primauté à l'une sur l'autre, mais l'une et l'autre, fondamentalement, ont un seul et même objectif : le refus des fausses croyances et des faux savoirs ; l'une et l'autre, pour éviter les pièges mortels de la certitude et du dogmatisme, ont un seul et même guide : le doute.
Dans sa postface, « Science et religion, de la modernité en puissance à la modernité en acte », c'est bien ce qu'exprime Raphaël Liogier ; il conclut l'ouvrage par cette phrase : « Lorsque la laïcité, ou du moins ses représentants, prétendent s'appuyer sur une science incritiquable pour combattre l'irrationalité, elle sort déjà de son domaine et de sa fonction en projetant une idéalité incritiquable. »
Michel Blay
(Dunod, 2017, 256 p. 19€)
Ce livre fondateur de la mécanique rationnelle a été publié (en latin) en 1687. La première édition en langue anglaise est de 1729 et une traduction en français, due à Gabrielle-Emilie de Breteuil, marquise du Chastelet, paraît en 1756, avec une préface de Voltaire. Les raisonnements y sont essentiellement géométriques [1] et, donc, inhabituels pour un lecteur contemporain. Michel Blay a lu cet ouvrage pour nous et il apporte ses commentaires, qui dégagent clairement les difficultés conceptuelles que l’auteur a su surmonter par ses apports originaux.
Après avoir rappelé les notions introduites par les principaux prédécesseurs de Sir Isaac Newton : Galilée en 1638, Descartes en 1644 et Huygens en 1673, l’auteur de ce petit livre nous explique comment ont été mises en place les nouvelles notions mathématiques et physiques nécessaires. Puis il expose la déduction, par une habileté géométrique remarquable, des lois des mouvements des planètes autour du Soleil, de la notion d’attraction entre deux masses proportionnelle à l’inverse du carré de la distance qui les sépare. La généralisation : une attraction universelle, a conduit Newton à des applications aux marées, à l’aplatissement de la Terre aux pôles et aux mouvements des projectiles, sujets qui occuperont de nombreux scientifiques au XVIIIe siècle.
Le livre se termine par les apports du calcul différentiel et intégral de W.G. Leibniz (de 1684) et des algorithmes cinématiques de Pierre Varignon, qui ont donné le jour à la mécanique analytique.
Une courte bibliographie de livres et d’articles qui concerne des éditions et des études de l’œuvre de Newton complète ce livre.
Laurent Vercueil
(Belin, 2017, 256 p. 19€)
Quel titre ! Ce livre est écrit par un neurologue praticien hospitalier, Laurent Vercueil, responsable de l’unité des explorations fonctionnelles du système nerveux au CHU de Grenoble. Il s’appuie sur des données issues d’expériences animales, ou auprès de volontaires sains, et aussi sur la pratique de l’auteur, mais de façon générique et non en relatant le cas précis d’un patient.
Ce livre s’intéresse à ce que nous dit notre corps, les petits riens très banals qui mobilisent le fonctionnement de structures nerveuses complexes, notamment l'insula. Volontairement, les aspects liés à la douleur ne sont pas abordés ; l’auteur s’en explique de façon très claire dès l’introduction. Alors que nous disent les hoquets, fous-rires, bâillements, chatouilles, frissons, éternuements... et autres petits tracas sur le fonctionnement du cerveau ?
Partez à la découverte de cet ouvrage, dans l’ordre qu’il vous plaira de suivre, ou suivez celui donné de la sensation, fil rouge auquel un chapitre est dédié. Des quatre parties, Petits riens et grandes choses, Orages minuscules, Expériences banales et extraordinaires, Quelque part, hors du corps... dans le cerveau, vous tirerez de petites et de grandes choses. Pour ma part j’ai savouré Comment faire rire un existentialiste dans la partie une et Le hoquet est un sport olympique en partie deux.
Bonne lecture, vous trouverez de savoureux passages dans les 26 chapitres qui composent cet ouvrage !
sous la direction de Sylvain Bouley
(Belin, 2017, 192 p. 23€)
Voici un ouvrage qui arrive à point nommé ! En effet il est publié chez Belin au moment où se tient l’exposition Météorites, entre ciel et terre au Muséum national d’histoire naturelle à Paris. Cet ouvrage, sous la direction de Sylvain Bouley, associe un grand nombre de spécialistes, planétologues et astronomes. Parmi eux, on trouve d’ailleurs le responsable du programme FRIPON, dont l’objet est de tracer les météores et météorites du ciel français.
Le livre est structuré en cinq chapitres, suivis d’un ensemble de fiches pratiques pour l’observation des phénomènes associés.
Le premier chapitre concerne les petits corps. Ceux-ci comportent les astéroïdes, les comètes, les centaures, les objets transneptuniens et les météoroïdes. Ce sont ces derniers, morceaux de comètes ou produits par des chocs entre astéroïdes, qui nous tombent sur la tête. Après avoir étudié les origines des petits corps, on les classe en quatre catégories en fonction de leur réflectance. Pour les voir de plus près, une dizaine de sondes ont été lancées, en particulier la mission Dawn, commencée en 2007, qui a pu observer les astéroïdes Vesta et Cerès. Sont associées de superbes photos d’astéroïdes et de comètes, dont la célèbre Churyumov Gérasimenko, sur lesquels on remarque de nombreux cratères. On étudie ensuite les divers types de comètes, depuis notre planète et aussi avec les résultats des sondes, dont Rosetta. Les mesures correspondantes permettent d’étudier la chimie des corps célestes. A la fin de ce premier chapitre, on se penche sur l’avenir de l’exploration spatiale de ces petits corps.
Le deuxième chapitre est concentré sur le risque de chute d’une météorite sur terre. On étudie d’abord comment et pourquoi les astéroïdes géocroiseurs quittent leur espace entre Mars et Jupiter et on essaye de les identifier. Maintenant, la plupart d’entre eux sont connus et on peut suivre leur trajectoire. Les solutions pour empêcher qu’ils arrivent sur terre sont déjà bien étudiées, ce qui est relativement rassurant. Par contre, le risque est grand de rencontrer de petits morceaux de comètes ou des débris de la myriade de satellites artificiels que les hommes ont envoyés autour de la Terre.
L’observation des collisions dans le Système solaire fait l’objet du troisième chapitre. Après la définition des termes astéroïdes, comètes, météoroïdes, météores et autres météorites, on apprend que les pluies de météores sont liées aux comètes. L’entrée du bolide dans l’atmosphère est décrite, ainsi que sa fragmentation et sa chute. On étudie aussi les différentes méthodes pour surveiller sa trajectoire avant la collision avec la terre. Par contre, il est visiblement difficile de prévoir les collisions des météorites avec les satellites artificiels, ce qui arrive assez souvent. En effet, même de minuscules particules, en raison de leur vitesse élevée, peuvent les détériorer. En fin de chapitre sont étudiés les impacts sur la Lune et les planètes gazeuses.
Le chapitre 4 est consacré aux météorites. D’abord, on regarde l’effet qu’elles ont eu sur nos anciens, bon ou mauvais selon les périodes, puis l’émergence de la discipline scientifique correspondante. Ensuite, on s’intéresse aux moyens pour trouver et étudier les météorites. Constituées de roche ou de fer, on peut les analyser avec les méthodes classiques de la géologie ou de la géochimie. Ces techniques permettent de classer les météorites et d’en connaître l’origine. Certaines ont 4,5 milliards d’années ; d’autres, plus rares, sont plus récentes, viennent de la Lune ou de Mars et nous informent sur l’évolution de ces planètes. Les météorites primitives : les chondrites ont presque l’âge du Soleil et les chondrites carbonées peuvent contenir des grains présolaires. Les météorites de fer sont des morceaux de l’intérieur des météorites différenciés. Celui-ci a fondu et le fer plus dense s’est aggloméré au centre. Il est possible maintenant de trouver précisément l’origine de ces objets célestes, dont certains viennent des astéroïdes Vesta ou Itokawa. Enfin, on fait le lien entre les micrométéorites et les étoiles filantes. Le chapitre se termine par l’utilisation des météorites de fer dans l’Antiquité et des informations sur le marché florissant actuel de ces bolides tombés du ciel.
Le dernier chapitre concerne l’histoire des impacts. On imagine que la chute d’une grosse météorite qui crée un cratère est un phénomène simple, en fait ce n’est pas le cas et il existe une dizaine de types d’impacts différents. Les impacts sont d’une grande importance car une planète est le résultat de l’agglomération de grains de poussières, suivie d’impacts qui génèrent les embryons planétaires. Ceux-ci, suffisamment gros, attirent par gravité tout ce qui les entourent et, par un choc avec d’autres, arrivent à grossir encore. La Terre et la Lune seraient le résultat d’une collision entre un astéroïde et une comète. Sur terre, on compte à ce jour 190 impacts mis à jour sur les cinq continents. Parfois le choc est si brutal qu’il crée des verres par l’augmentation de la température, mais le phénomène est relativement rare en raison de l’atmosphère qui limite l’énergie du bolide. Sur les autres planètes, on peut voir de très nombreux cratères, qui sont en général particuliers, par exemple sur les corps sans atmosphère ou sur les satellites de glace du Système solaire externe. Les impacts sont aussi la source des poussières sur les corps sans atmosphère du Système solaire. On est à peu près sûr maintenant qu’il y a 66 millions d’années, une météorite de grande taille est à l’origine de la disparition de beaucoup d’espèces vivantes sur terre, entre autres des dinosaures. Cela risque de se produire tous les quelques dizaines de millions d’années. A quand le prochain ?
La dernière partie du livre correspond à des fiches pratiques pour observer le ciel, photographier les météores et trouver et identifier les météorites.
Le livre Impacts, des météores aux cratères est tout à fait passionnant et un excellent complément à l’exposition du Muséum national d’histoire naturelle. Il contient de très nombreuses photographies en couleur qui illustrent des textes courts et très didactiques sur chaque sujet. Ce livre nous concerne tous car qui n’est pas intéressé par ces pierres âgées de milliards d’années, venues des espaces lointains et qui viennent nous visiter de temps à autre ?
Ouvrage collectif de l’Institut Henri Poincaré (Paris)
(CNRS Editions, 2017, 192 p. 25€)
Une balle de ping-pong, un dé à jouer, une bouteille, les matheux y voient une sphère, un cube, un cylindre... Les objets mathématiques sont partout, dans l’arche d’un pont suspendu, dans le virage d’une autoroute (ce sont deux « spirales de Cornu » successives de sens opposé, on y tourne le volant à vitesse constante dans un sens puis dans l’autre…), dans tous les ouvrages onéreux, et donc soigneusement optimisés, que ce soit dans l’architecture, la construction navale, l’aéronautique (le dessin d’une aile d’avion s’inspire du « profil de Joukovsky ») ou même dans le design de tant d’objets usuels...
Mais les mathématiciens vont plus loin, leur imagination débordante est bien connue et gagne beaucoup à concrétiser tous ces concepts bi-dimensionnels, tri-dimensionnels, quadri-dimensionnels, multi-dimensionnels qui jaillissent de leurs études, d’où l’idée de ces modèles de bois, de plâtre, de métal, qui représentent tous les polyèdres réguliers puis semi-réguliers, les différents exemples de surfaces algébriques de degré deux (cône, cylindre, ellipsoïde, paraboloïde, hyperboloïde à une ou deux nappes...) de degré trois, de degré quatre, la pseudosphère, la surface de Kuen, celle de Kummer, le conoïde de Plücker, etc. Les surfaces « réglées », c’est-à-dire composées d’une infinité de droites, conduisent à de très élégants modèles de multiples fils tendus s’appuyant sur un contour approprié, et les innombrables et magnifiques images dont le livre est décoré ne donnent évidemment qu’une idée bien restreinte de la richesse des collections évoquées.
L’âge d’or de tous ces modèles est la fin du XIXe siècle et le début du XXe et l’on admire l’habilité de ces dessinateurs, ces ébénistes, ces soudeurs, ces fondeurs capables de concrétiser avec une précision époustouflante les rêves les plus fous des chercheurs mathématiciens. Mais n’allez pas croire que cette pratique soit aujourd’hui abandonnée, elle est simplement transformée, elle utilise tous les moyens modernes, depuis le bon vieux cinéma jusqu’à la modélisation 3D, en passant par toutes les possibilités offertes par l’informatique ; il devient dès lors très courant de dessiner sans effort une figure fractale de Mandelbrot ou d’utiliser le temps (aller et retour) comme quatrième dimension pour se promener autour des objets contenus dans les quatre dimensions... Une nouvelle forme d’art naît sous nos yeux !
Mario Livio
(CNRS Editions, 2017, 344 p. 23 €)
« La science est infaillible ; mais les savants se trompent toujours » faisait dire Anatole France à un de ses personnages, Sembobitis. Mais, ajoute-t-il, « Savant et vieux, il n’aimait pas les nouveautés. ».
L’ouvrage de Mario Livio (traduit et préfacé par Jean Audouze) est de nature à conforter ces aphorismes. Le propos affiché de l’auteur « est de présenter de façon détaillée quelques-unes des erreurs surprenantes commises par des scientifiques de premier rang et d’en analyser les conséquences inattendues ». On comprend sa préoccupation, mais on peut cependant faire la remarque que les erreurs sont consubstantielles au progrès de la science puisqu’on peut toujours déclarer que l’étape précédente de la connaissance était une erreur par rapport à l’état actuel.
Son texte sous amène à suivre quelques épisodes de l’histoire des sciences dans ses contradictions et ses tâtonnements. Parmi ces tâtonnements, il y a des traits de génie et Mario Livio les met bien en évidence à propos des différents savants qu’il examine. Chacun concrétise une grande idée.
Il y a d’abord Darwin (1809-1882), qui a jeté une lumière sur le mystère de l’adaptation des organismes à leur milieu. Adaptation qui a été prise comme la preuve d’un plan préconçu, un « grand dessein ». Darwin a montré que cette adaptation pouvait s’expliquer par une sélection naturelle des espèces, à condition d’admettre qu’elles évoluaient, et que le temps, pour ce faire, ne leur était pas compté. Cette idée est vraiment révolutionnaire et il faut se faire intellectuellement violence pour se rendre à ses raisons et pour admettre qu’à partir d’un ancêtre qui pourrait être quelque chose comme une éponge, nous en sommes arrivés là. D’ailleurs beaucoup encore ne se sont pas rendus à cette idée, et même parmi ses partisans, on lit souvent des phrases du style « cette espèce s’est adaptée... », comme si elle l’avait fait volontairement et non du fait qu’elle ait été naturellement sélectionnée, ses caractéristiques lui donnant le plus de chances de survie dans son milieu d’existence.
Mais alors quelle erreur a pu commettre Darwin ? Selon Livio, ce serait d’avoir utilisé l’idée que l’hérédité pouvait se faire par un mélange des caractères, comme on mélange des peintures de couleurs différentes. Au bout d’un certain temps, la peinture minoritaire se dissout et sa couleur disparaît pratiquement. Pour qu’un caractère nouveau se transmette, il faut qu’il le fasse en tant que particule, mécanisme que nous a révélé l’hérédité mendélienne, sous les formes successives des gènes et de l’ADN. Mais, nous assure Livio, Darwin n’avait pas lu Mendel.
Le second savant, mentionné cette fois à propos de l’âge de la Terre, est William Thomson, plus connu sous le nom de Lord Kelvin (1824-1907). Bien évidemment, cet âge est en rapport avec l’évolution de la vie. Il lui faut du temps pour se dérouler, certainement plus que les quelque 6000 ans qu’une lecture textuelle de la Bible lui donne. D’où des polémiques où les préoccupations scientifiques n’étaient pas seules en cause. Mais comment aborder le problème ? La géologie proposait des arguments comme, et surtout, la durée nécessaire pour accumuler les sédiments que l’on avait pu recenser dans le monde entier : au minimum des millions d’années. Mais la physique se devait d’apporter davantage de précision et c’est ce qu’elle a fait. Les idées de Kelvin sur l’évolution n’étaient pas du tout en faveur de celles de Darwin. En se basant sur un refroidissement naturel de notre planète, supposée fondue à son origine, il avait fini par estimer son âge entre 20 et 40 millions d’années, trop court pour donner du champ à une évolution des espèces. La découverte de la radioactivité par Henry Becquerel en 1896 avait cependant permis de fournir une énergie calorifique à la Terre prolongeant les évaluations de son âge mais Kelvin, ayant fixé l’âge du Soleil à 20 millions d’années, ne pouvait approuver ces prolongations.
C’était une erreur, mais Kelvin pouvait-il savoir que, là aussi, non ses calculs, mais ses prémisses étaient inexactes et que le Soleil devait son éclat à la fusion nucléaire ?
Le troisième savant sur lequel Livio s’est penché est Pauling (1901-1994), qui partage avec Marie Curie l’honneur d’avoir été deux fois récipiendaire du prix Nobel à titre personnel. Pauling a été celui qui a expliqué la nature des liaisons chimiques et a révélé la structure des molécules de protéines. Mais, soulignant sa brillante carrière, Livio retient cependant qu’il a fauté en interprétant la molécule d’ADN comme formée par trois brins, et non deux, comme l’ont démontré, à peu près en même temps, Watson et Crick. Ce n’était évidemment pas de chance.
Le quatrième savant, c’est Fred Hoyle (1915-2001), personnalité originale et controversée. Bien qu’auteur du terme big-bang pour désigner l’idée d’un univers en expansion, il n’en était pas partisan, imaginant un univers stationnaire. Dans ces conditions, et compte tenu d’un âge de l’Univers tiré de la valeur de la constante de Hubble, il ne pensait pas que des molécules complexes, notamment vivantes, aient pu se former. On retrouve ici le « dessein intelligent », la probabilité de la création aléatoire d’une cellule vivante étant pour lui du même ordre que celle « qu’une tornade s’abattant sur un dépôt de ferraille puisse assembler un Boeing 707 à partir des matériaux qui s’y trouvent ». L’argument est polémique, certainement pas scientifique...
Le cinquième savant retenu par Livio est Albert Einstein (1879-1955). Beaucoup de ses géniales découvertes sont connues du public, si elles ne sont pas toujours comprises : la relativité restreinte et la relativité générale, l’espace-temps, l’équivalence de la masse et de l’énergie, popularisée par la formule W=mc2. Livio nous entraîne dans une longue discussion sur la constante cosmologique introduite par Einstein, puis retirée comme inutile, puis réintroduite. Ces palinodies nous montrent combien il est difficile d’avoir une image de l’Univers, image que complique la présence de la matière noire et de l’énergie noire et, encore, l’hypothèse de l’existence de plusieurs univers, un « multivers » où la vie aurait pu apparaître ailleurs que sur Terre.
Cette fois-ci, quelle est la grande erreur d’Einstein ? La seule qu’il confesse n’est pas d’ordre scientifique : elle est d’avoir en 1939 écrit au président Roosevelt de mettre en œuvre la construction d’une bombe atomique.
Par son ouvrage, qui mérite d’être lu par tous, Livio nous donne accès à des épisodes cruciaux de l’histoire des sciences, ses renseignements étant particulièrement précieux pour ceux qu’il a eu personnellement à connaître.
Jean-Paul Delahaye
(Belin, 2017, 184 p. 24€)
Ce livre est une compilation des jeux mathématiques que l’auteur publie chaque mois dans le magazine Pour la Science, édition adaptée à la France du Scientific American. Il s’inscrit dans la lignée de l’Américain Martin Gardner. Le titre lui-même est un clin d’œil au chapitre 10 sur les origamis, pliages traditionnels japonais.
Nous vivons dans un temps où il est de bon ton de se déclarer nul ou nulle en maths et où les mathématiciens sont considérés comme de gentils farfelus, ce qu’ils sont parfois, soit dit en passant. Mais Jean-Paul Delahaye donne à cette science une dimension ludique, couvrant les jeux et les tours de cartes, le poker, les dames, le sudoku (faut-il nécessairement fournir les données d’un minimum de 16 ou 17 cases pour une solution unique ?), jeu de go, etc. Une dimension artistique aussi avec les fractales en 3 dimensions.
Cela ne signifie pas que ce livre se lise comme un jeu. Les explications sont pourtant parfaitement claires pour une personne initiée aux modes du raisonnement mathématique, ce qui devrait être le cas de tous les lycéens et anciens lycéens membres de l’AFAS.
Bien entendu, les chapitres sont de difficultés inégales mais toujours intéressants : du principe de Peter («chaque personne progresse jusqu’à atteindre son niveau d’incompétence» avec ses conséquences) à la théorie des graphes où il faut vraiment s’accrocher.
Donc un livre fort sympathique et très sérieux qui montre que les mathématiciens ne sont pas toujours des gens sérieux. Bravo !
Tim Spector
(Dunod, 2017, 384 p. 22 €)
Cet ouvrage, traduit de l’anglais par Christian Jeanmougin, présente de vraies originalités.
Celle déjà de sa quatrième de couverture est à lire avec plaisir. Son contenu, présenté en 19 chapitres, ne contient aucune illustration, aucune formule chimique, aucun nom trop savant d’hormones ou de mécanismes biochimiques.
Il pourrait alors s’agir d’un ouvrage de vulgarisation sur les régimes, mais ce n’est pas vraiment cela. Une bibliographie est mise en appui de chaque chapitre, avec des articles récents publiés par exemple depuis 2012 dans Br. J. Nutr., Int. J. Mol. Sci., Cell. Metab. ou Obstet. Gynecol.
Il questionne des idées trop vite partagées sur le rôle délétère du fructose, la consommation de lait et l’évolution de la taille, le rôle des protéines animales dans les amaigrissements...
Bref un livre à conseiller avant les fêtes de fin d’année et leurs repas caloriques !
Christelle Langrand, Jacques Cattelin
(De Boeck Supérieur, 2017, 384 p. 27€)
Un beau livre, bien documenté et abondamment illustré qui adopte un exposé chronologique des grandes découvertes de la physique.
On peut s’interroger sur le public visé. A priori, ce sont les élèves des auteurs, professeurs agrégés, donc des lycéens. Et, de fait, les articles, tous d’une page de texte plus une photo, suggèrent des découvertes mais, par la force des choses, ne donnent pas de détails. Ils disent le quoi ? mais pas le comment ?, comme s’ils espéraient que les jeunes lecteurs iraient se documenter pour savoir comment les expériences ont été faites. Et pourquoi pas ? Après tout, de nos jours, les vecteurs d’accès à la connaissance ne manquent pas. Certains raccourcis sont quand même un peu rapides, comme à propos de la thermoluminescence.
On note des concepts effectivement enseignés en classe : Carnot, Ohm, Ampère, Faraday et d’autres clins d’œil d’enseignants. On peut quand même s’étonner que dans un livre où figurent tant de photos, on n’évoque pas Niepce et Daguerre, créateurs de la photographie.
Le livre évite habilement l’angélisme des génies précoces, comme l’expérience d’Ératosthène (« qui a eu de la chance ») et les miroirs ardents d’Archimède enflammant la flotte romaine (légende peu crédible).
Et puis, comme un scientifique ne peut s’empêcher de chercher des erreurs, signalons que Claude Cohen-Tannoudji a ralenti des atomes et pas des électrons. Ça ne fait pas beaucoup d’erreurs !
Bref, un bon livre, adapté aux membres de l’AFAS. Une idée de cadeau pour les fêtes...