Apocalypse cognitive

Gérald Bronner

(PUF, 2021, 396 p. 19€)

 
Apocalypse cognitive (G. Bronner, PUF, 2021)La question que souhaite traiter l’auteur est clairement posée dans l’introduction : «La situation inédite dont nous sommes les témoins est donc celle de la rencontre de notre cerveau ancestral avec la concurrence généralisée des objets de contemplation mentale, associée à une libération inconnue jusqu’alors du temps de cerveau disponible», «Ce temps de cerveau libéré qu’allons-nous en faire ?». La déclaration optimiste de Jean Perrin, en 1930 : «[…] les hommes, libérés par la science, vivront joyeux et sains, développés jusqu’aux limites de ce que peut donner leur cerveau» est-elle encore d’actualité aujourd’hui ?

Dans une première partie, «Le plus précieux de tous les trésors», l’auteur parcourt l’histoire de l’humanité jusqu’à la date clé du 11 mai 1997, jour où une machine a battu un champion mondial humain dans une partie de jeu d’échecs. Il montre que cette évolution a conduit à une libération croissante du temps de cerveau humain, accélérée au cours des deux derniers siècles (multiplication par huit depuis 1800). Il rappelle que ce temps a notamment été utilisé pour l’éducation mais que depuis peu, il est de plus en plus monopolisé par les écrans, notamment dans une logique de visibilité sociale.

Dans une deuxième partie, «Tant de cerveaux disponibles !», il analyse les phénomènes d’attention, à travers «l’effet cocktail» mondial. Il montre l’énorme croissance de l’information (depuis 2013, la masse d’informations disponibles dans le monde double tous les deux ans) et la manière dont notre attention est captée, dans cet énorme flux, par la sexualité et par la peur. La peur s’est emparée d’une partie non négligeable de notre disponibilité mentale dans un contexte «d’éditorialisation du monde par la peur». Il en est de même pour la colère et la conflictualité, Internet permettant la désinhibition numérique, la «lutte des clash», la haine en ligne et les informations égocentrées. L’éditorialisation du monde est régie par les mécanismes de la dérégulation du marché cognitif, dans lequel l’offre s’indexe de plus en plus sur la demande supposée.
L’alliance entre le fonctionnement ancestral de notre cerveau et l’hypermodernité du marché cognitif risque de conduire à une apocalypse cognitive. La vérité ne se défend pas toute seule et la démocratie des crédules peut l’emporter.

Dans une troisième partie, «L’avenir ne dure pas si longtemps», il s’interroge sur les interprétations et les exploitations possibles de ces constats d’apocalypse cognitive.
Nous ne sommes pas «des foules sentimentales» éprises d’idéal comme le montre clairement la réalité des choix de consommation télévisuelle, des recherches sur Google ou la peopolisation du monde politique.
Il dénonce l’interprétation par la thèse de «l’homme dénaturé» et les auteurs qui l’ont développée, Marcuse, Adorno, Gramsci, Chomski, et l’idée de construire un «homme nouveau», à l’origine de nombre d’utopies qui ont toutes échoué. «Il ne peut y avoir de projet d’éducation libertaire qui ne tienne compte de l’existence des grands invariants qui nous caractérisent.»
Mais il dénonce parallèlement l’exploitation par les néopopulistes, avec sa démagogie cognitive et ses théories du complot bien incarnées par Donald Trump et sa désintermédiation politique, ou par Didier Raoult dans un contexte rendu plus complexe par l’interpénétration entre fiction et réel.

«Le mythe de l’homme dénaturé tout autant que les mots d’ordre néopopulistes enserrent le débat public et les possibilités d’intelligibilité du monde» et remettent en cause la rationalité portée par la philosophie des Lumières.
En partant du paradoxe de Fermi, il s’interroge en conclusion sur notre capacité à franchir le plafond civilisationnel.
«L’extrême complexité de notre cerveau est notre meilleure arme face à l’adversité.» «Ce que nous pouvons faire de mieux est d’organiser les conditions pour chacun de sa déclaration d’indépendance mentale.»
«Nous sommes la seule espèce à être capable de penser notre destin avec une telle profondeur temporelle, la seule à pouvoir prendre en compte les conséquences primaires et secondaires de nos actions. Il nous reste seulement à réaliser toute notre potentialité.»

L’ouvrage est très riche, très développé et très stimulant pour la réflexion sur notre relation aux évolutions du monde contemporain.