Les membres de l’Afas publient régulièrement des notes de lectures. Elles sont à retrouver ici.
Loïc Mangin
(Belin, 2018, 224 p. 23€)
Ce livre fort intéressant est la compilation de 45 articles scientifiques dont certains ont déjà été publiés dans le mensuel Pour la Science, auquel collabore l’auteur, Loïc Mangin.
Le livre surprend et charme par la variété des thèmes abordés : de la botanique à la physique en passant par les mathématiques (dur, celui-là!) et la climatologie. L’auteur a réussi à rendre les sujets intelligibles sur 3 ou 4 pages, tout en exploitant une documentation et un savoir remarquables.
Léonard de Vinci a, ce n’est que justice, une part privilégiée, par ses études de la morphologie des arbres, l’analyse des polyèdres, le rendu des drapés.
L’étonnement se fait à toutes les pages. On y apprend par exemple que le jean existait déjà au XVIIe siècle et que c’était un vêtement de miséreux ; qu’on peut situer et dater à la minute près l’exécution d’un tableau où figure le soleil ou la lune (en admettant que le tableau est fidèle) ; comment Michel-Ange cache des allusions théologiques dans ses sculptures ; quand la mode des chapeaux de castor a décimé la population de ces animaux.
Parmi les allusions si nombreuses, on ne peut que sourire en lisant (page 33) l’analyse d’un retable flamand du XVe siècle représentant Eve portant un fruit qui s’avère être un hybride entre le pomelo, le citron et le lime (citron vert). Dans le tableau, Eve porte ce fruit qui ne ressemble pas du tout à une pomme, elle est enceinte, ce qui ne surprend pas, mais surtout elle arbore un magnifique nombril et là, l’auteur n’a pas osé se lancer dans une analyse scientifique à partir des textes anciens !
Guy Vautrin
(EDP Sciences, 2018, 412 p. 34€)
Ouvrage essentiel pour qui s’intéresse à la vulgarisation scientifique car il brosse un panorama extrêmement riche et détaillé de l’histoire de la vulgarisation scientifique en France, depuis Fontenelle, créateur de la vulgarisation scientifique, jusqu’aux années 1870 à 1900, considérées comme l’âge d’or de la vulgarisation scientifique. Il aurait peut-être été intéressant de regarder ce qui se passait au même moment dans les autres pays, en particulier au Royaume-Uni.
Les présentations des hommes qui ont joué un rôle majeur dans cette histoire de la vulgarisation scientifique donnent vie à ce récit, qui est ponctué d’anecdotes savoureuses.
La présentation est chronologique mais l’auteur propose une table par sujets (les relations avec l’enseignement, les supports comme les livres, les journaux et les publications diverses, les grandes expositions, les principaux pionniers...) qui permet au lecteur un accès direct à ses sujets d’intérêt.
L’auteur de cette note de lecture ne pourra cependant s’empêcher de formuler deux petits regrets : qu’une place plus importante n’ait été donnée à l’abbé Grégoire et au Conservatoire national des arts et métiers, dont les rôles respectifs dans le développement de la vulgarisation scientifique en France semblent peu discutables, et que l’Association française pour l'avancement des sciences ne soit considérée que comme un acteur tourné vers les élites.
Indépendamment de ces petites remarques, ce livre est sans nul doute un ouvrage de référence pour comprendre ce qu’est et à quoi sert la vulgarisation scientifique.
Jacques Arnould
(Le Pommier, 2018, 168 p. 17€)
Ce livre est à lire. Il y a ainsi parfois des livres qu’il faut lire, qu’il est bon d’avoir lu. Celui-ci en fait partie. Petit et grand livre à la fois, petit par le nombre de pages, grand par les questions qu’il pose, il traite d’un sujet aussi connu que méconnu, aussi primordial que négligé, et littéralement illimité : l’espace.
Les programmes spatiaux furent d’abord publics. Certains le sont toujours. Mais de richissimes entrepreneurs privés ont désormais aussi leur agenda spatial, le newspace. Tourisme suborbital et plus lointain, exploitation minière des météorites et des planètes, colonisation du cosmos par des hommes ou par des cyborgs... leur imagination est sans limite. Les auteurs de science-fiction n’ont qu’à bien se tenir, leurs rêves les uns après les autres deviennent réalité... Ne voit-on pas déjà des fusées partir dans l’espace puis revenir se poser sagement sur leur pas de tir à la manière de la fusée à damier rouge et blanc de Tintin ?
On peut le faire donc on va le faire : la tentation est grande, elle est vieille comme le monde, elle a conduit à d’extraordinaires avancées et découvertes, et pourtant… faut-il en rester à cette relation mécanique de cause à effet : nous pouvons le faire donc nous allons le faire ?
A qui appartient l’espace, à qui appartiennent ses astres et leurs ressources, de quel droit prenons-nous le risque de les polluer, fuir la Terre est-ce une solution, l’histoire ne nous enseigne-t-elle pas pour le moins la prudence… ? Jacques Arnould, philosophe, historien, chargé des questions éthiques au CNES, aborde ces questions et fait le point sur l’état de réflexion des acteurs et observateurs du newspace sous tous ses aspects.
Richard Branson a déjà vendu 900 tickets, à 200 000 dollars pièce, pour un voyage dans l’espace, mais à bord d’un véhicule qui n’existe pas encore. Les acheteurs en auront-ils pour leur argent ? un jour, peut-être…
Depuis déjà fort longtemps, quelques siècles, plusieurs originaux ont prétendu détenir des droits de propriété sur la Lune. Plus récemment, diverses organisations ont mis sur le marché des lopins de «terre» lunaires et elles ont trouvé des acheteurs…
Les transhumanistes dépensent des sommes astronomiques, c’est le cas de le dire, pour créer des êtres humains augmentés qui vivront le temps nécessaire à des voyages intersidéraux et des machines qui succèderont aux hommes sur Terre et dans l’espace…
Où est l’insensé, où est le raisonnable ? Interdire ? mais quoi ? et ça ne servirait à rien. On s’y perd. A chacun d’essayer de s’y retrouver. A chacun de se faire son opinion, et c’est pour cela qu’il est bon d’avoir lu ce livre.
Une chose est sûre, la suite dépend de nous.
Comme le dit Jacques Monod, dans Le Hasard et la Nécessité, à propos de l’homme, ou de l’Homme, selon une formule que l’auteur cite une première fois puis reprend en conclusion, et à laquelle il n’y a rien à ajouter : «Non plus que son destin, son devoir n’est écrit nulle part. A lui de choisir entre le Royaume et les ténèbres».
Sous la direction d'Annick Perrot et Maxime Schwartz
(La Martinière, 2017, 192 p. 29,90€)
L’exposition Pasteur, l’expérimentateur se tient actuellement au Palais de la découverte [1].
L’ouvrage Louis Pasteur, le visionnaire en est le catalogue officiel.
Fort bien fait, très abondamment illustré, à la manière par certains côtés d’une bande dessinée, il fait œuvre, dans le meilleur sens du terme et de la meilleure façon qui soit, de vulgarisation.
Chimiste, précurseur et inventeur, chercheur et expérimentateur, polémiste, entrepreneur et homme d’affaires, mari et père, homme de la campagne et bourgeois parisien, homme de science et homme de foi, artiste et sujet pour les artistes, célébrité mondiale... les multiples aspects de cette personnalité hors du commun sont passés en revue.
En outre, chaque chapitre est l’occasion d’un petit cours de rattrapage : les cristaux, les levures, les microbes, la vaccination, les germes, l’immunologie, la pasteurisation, la croyance en la génération spontanée, la mise en fabrication industrielle des découvertes scientifiques, les Instituts Pasteur à travers le monde, etc., sont décrits, expliqués en quelques paragraphes simples.
Même à l’heure où un click permet de tout trouver sur son portable, voici un ouvrage qu’on a envie de garder à portée de main pour vérifier un point ou en expliquer un autre à un enfant en quête de savoir.
Martin Stevens
(Buchet-Chastel, 2018, 336 p. 22€)
Un livre pour les curieux, un curieux livre…
Une somme de 300 pages. Après l’avoir lue, on se demande à qui cet ouvrage était destiné. Un grand public de gens disposant d’une culture scientifique déjà conséquente ou bien des spécialistes du monde animal ?
Si le public recherché est généraliste, on peut s’étonner de n’y trouver aucune illustration, hors la couverture. Pour ce public, une photo aurait été plus intéressante que le nom latin ou des références d’articles qu’il serait bien en peine de se procurer. Une phrase du genre « Le drongo brillant s’associe à des cratérocopes bicolores et des choucas » laisse un peu perplexe (d’après le contexte, ce sont des oiseaux, et bravo à la traductrice!). Le côté anthropomorphique, qui prête des sentiments humains aux animaux, tendrait à appuyer une cible grand public : Ruses de la nature, Menteurs et tricheurs, Bluff et surprise…
En fait, il pourrait plutôt s’agir d’un ouvrage de revue qui fait le point sur des recherches couvrant deux siècles. A confirmer.
Cela dit, le livre contient une foule d’informations très intéressantes. Parmi celles-ci, l’auteur passe en revue toutes les adaptations du monde animal et végétal pour se protéger, assurer sa survie et sa reproduction : odeurs, sons, aspect, camouflage, mimétisme en général, parasitisme… Quand on lit l’histoire des chenilles se faisant entretenir par des fourmis, on se croirait chez Molière.
Le livre insiste sur le mimétisme et sur le fait que les oiseaux et les insectes ne voient pas de la même façon que nous autres humains (en lumière ultra-violette notamment), si bien qu’une imitation grossière pour nous est en fait très subtile et trompe la cible. A cet égard, l’auteur parle de tests de leurres plus ou moins raffinés, des œufs en particulier, et là, on regrette de ne pas avoir de photographies.
Parmi les bonnes feuilles, le chapitre évoquant la lutte des insectes contre l’écho-localisation des chauves-souris fait irrésistiblement penser à la mise au point des radars pendant la Seconde guerre mondiale ; le fait que l’attitude des mâles paradant pour s’attirer les bonnes grâces des femelles a été rejetée par la bonne société victorienne du temps de Darwin est vraiment amusant, quand on sait les bals somptueux de cette société.
L’auteur est justement un darwiniste inconditionnel, ce qui l’amène à faire l’impasse sur la génétique moléculaire, évoquée d’un mot dans l’avant-dernière page, ce qui, justement, aurait intéressé les chercheurs contemporains. Et on en revient à l’ambiguïté du livre…
Catherine Bréchignac
(Cherche Midi Editions, 2018, 240 p. 20€)
L’écart se creuse-t-il entre les scientifiques et les autres ? Catherine Bréchignac, secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, le pense et s’en inquiète. Elle est donc convaincue des bienfaits de la vulgarisation. C’est dans ce cadre qu’elle nous propose ce livre où elle expose pêle-mêle des morceaux choisis de l’histoire des sciences, des portraits de savants et des réflexions personnelles.
L’auteur aborde la science des mouvements («De Galilée à Rosetta»), ce qui nous vaut un séduisant portrait d’Emilie du Châtelet, cette physicienne exceptionnelle, amante de Voltaire et sa complice intellectuelle. Ils ont tous deux le désir de transmettre les progrès de la science. Emilie écrit un cours de physique et traduit Principia Mathematica, l’ouvrage fondamental de Newton. La France aura attendu 69 ans pour lire Newton en français !
Spécialiste de la physique de l’atome, Catherine Bréchignac nous raconte la longue histoire de la découverte de l’atome, depuis -600 lorsque l’Indien Kanada formula l’hypothèse atomique, jusqu’en 1911 lorsque le Néo-Zélandais Rutherford met en évidence la structure de l’atome. Elle expose les découvertes successives qui ont jalonné cette histoire, chacune profitant des précédentes et servant de tremplin aux suivantes. Les acteurs de cette passionnante odyssée se nomment Torricelli, Pascal, Dalton, Proust, Richter, Lavoisier, Gay-Lussac, Mendeleïev, Röntgen, Becquerel, Curie.
L’auteur montre que ce voyage n’est pas un long fleuve tranquille. L’existence de l’atome fait débat : la matière est-elle continue et divisible à l’infini ou bien discontinue et formée d’atomes ? C’est en France que le refus de l’atome est le plus fort, en raison du positivisme qui domine au XIXe siècle. L’académicien Dumas voudrait «effacer le mot atome de la science» (1838), suivi par Sainte-Claire Deville, autre académicien de renommée mondiale. Berthelot, secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, interdira jusqu’à sa mort, en 1907, l’enseignement de la théorie atomique : «Qui a jamais vu, je le répète, un atome ou une molécule gazeuse ?». On s’est beaucoup trompé à l’Académie sur cette question !
L’auteur fait une large part à l’histoire du nombre d’Avogadro, au destin extraordinaire : conçu en 1811 par Avogadro, fixé en 1908 par Jean Perrin, consacré constante universelle en 2018 ! Gigantesque (il s’écrit avec 23 zéros), il représente le facteur d’échelle entre notre monde et le monde atomique. Quant à l’homme Amedeo Avogadro, Catherine Bréchignac lui consacre pas moins de cinq pages ; avec raison, car l’histoire de ce juriste turinois devenu savant, «pas beau mais qui plaît aux femmes», est peu connue en France.
Dans un chapitre dédié aux unités de mesure, elle évoque opportunément ce précurseur oublié qu’est le Lyonnais Gabriel Mouton : en 1670, il propose d’instaurer un étalon de longueur universel basé sur la longueur du méridien terrestre, plus d’un siècle avant l’instauration du système métrique qui reprendra cette idée.
L’auteur nous donne un petit cours sur les nanoparticules, dont elle est spécialiste. Elle n’en nie pas les dangers, en rappelant le smog de Londres de 1952 qui tua 4000 personnes. «L’étude de l’impact des nanoparticules sur la santé s’impose», affirme-t-elle. Mais elle s’inquiète de la part d’irrationalité qui entoure ces débats. Elle nous fait un exposé inattendu sur le mythe et souligne son rôle sociologique utile, mais elle s’inquiète de son irruption dans le monde des sciences.
Catherine Bréchignac raconte l’histoire extraordinaire du phonautographe et de son inventeur français, Scott de Martinville, qui, en 1860, enregistra la voix humaine, vingt ans avant Edison. En 2007, un retraité américain, passionné d’histoire des sons, tire le document de son sommeil à l’Académie des sciences et parvient à reproduire le son : Au clair de la lune chanté par Scott ! Il s’agit du son le plus vieux jamais enregistré (audible sur Internet).
Le livre est parsemé de réflexions diverses de Catherine Bréchignac sur le temps, la science du vivant, les motivations du chercheur, le rôle joué par les théories, le processus scientifique, le danger des pseudosciences, la nécessité de la réflexion : «Donnons-nous le temps de penser» est son mot de la fin.
En conclusion, voici un livre au style sobre et rigoureux, dont la lecture est plaisante et à la portée d’un large public. Il répond bien au souci de vulgarisation des sciences exprimé par Catherine Bréchignac.
Peter Godfrey-Smith
(Flammarion, 2018, 352 p. 21€)
Si le monde des poulpes et autres céphalopodes est relativement mal connu – à part peut-être le calamar géant qui attaque le Nautilus dans Vingt mille lieues sous les mers et le célèbre Paul le poulpe qui prévoyait les résultats des matchs de football –, ils ont en revanche la réputation d’être intelligents.
L’auteur du livre est un philosophe des sciences qui cherche à trouver une relation entre la matière et l’esprit. Son intérêt pour les poulpes vient du fait que ceux-ci ont développé une intelligence originale alors qu’ils se sont séparés il y a bien longtemps (600 millions d’années) de la branche qui a conduit aux mammifères et aux oiseaux. Lors d’une plongée, il est visiblement interloqué par le regard du poulpe qui l’observe et aussi par sa poignée de main-tentacule.
Après un rappel très didactique sur la genèse des animaux, l'auteur explique l’évolution des céphalopodes. Le système de défense commence par la coquille et conduit au fossile vivant que sont les nautiles ; mais pour gagner en vélocité, certains perdent leur coquille et deviennent des poulpes, en gagnant une forme d’intelligence complexe à appréhender. A la fin des années cinquante, on découvre que les poulpes ont un comportement qui présente une forte variabilité, qu’ils sont capables de larcins et d’évasion sophistiquée, sans parler de ceux qui aspergent d’eau les ampoules pour éteindre la lumière qui les dérange, et de l’organisation d’«Octopolis», le village de poulpes.
L’étude du système nerveux du poulpe montre que ses bras ont une indépendance étrange par rapport à son cerveau. Son demi-milliard de neurones correspond à une évolution vers la chasse qui l’a conduit à un caractère curieux et explorateur. La complexité de la gestion de ses nombreux tentacules l’a obligé par ailleurs à développer un système nerveux important. Et malgré ses trois cœurs, il n’est pas fidèle !
Le point de vue du philosophe sur la structure du cerveau des hommes et des animaux est développé et il nous fait découvrir la façon dont les êtres vivants perçoivent le monde qui les entoure. Il dissèque les différentes théories sur la conscience et les applique au poulpe. Celui-ci semble sensible à la douleur et possède un étrange sens de l’orientation. Mais le plus bizarre est la distribution des commandes entre son cerveau et ses bras, qui ont une certaine forme d’indépendance.
Les mystérieux changements de couleur des céphalopodes, souvent associés à un comportement hostile, sont étudiés. On découvre une complexité insoupçonnée, qui implique plusieurs couches de cellules intervenant dans la couleur de l’animal. Les seiches, entre autres, arrivent à se camoufler dans l’environnement grâce à un grand nombre de combinaisons de couleurs. Encore plus curieusement, les céphalopodes, capables de prendre toutes les couleurs, ont des yeux qui ne peuvent les voir mais l’animal se débrouille pour les observer quand même. Ces changements de couleurs sont certainement conçus pour le camouflage mais peut-être s’agit-il aussi d’une forme d’expression. Les céphalopodes ont, grâce aux changements de couleur et à la grande variabilité de formes de leur corps, une puissance de communication énorme, dont on n’appréhende pas l’utilité. La comparaison avec le comportement des babouins est passionnante et les observations de l’auteur sont troublantes.
On passe ensuite longuement à la relation entre langage, discours intérieur et intelligence pour les hommes et les animaux. Le chapitre correspondant nécessite beaucoup d’attention, mais peut être lu par des néophytes en philosophie. L’auteur revient ensuite vers ses chers céphalopodes et, après avoir constaté que même les sèches géantes ne vivent qu’un an ou deux, se demande à quoi leur sert alors un si gros cerveau. Ce qui nous entraîne vers la théorie évolutionniste moderne du vieillissement.
Le dernier chapitre est consacré à Octopolis, une zone où les poulpes vivent en communauté. Grâce à des caméras, que les poulpes ont tendance à attaquer pendant leur fonctionnement, il est possible de les observer. Leur comportement physique et leurs changements de couleur sont difficiles à interpréter et très complexes. La construction d’Octopolis à partir d’un morceau de ferraille et de l'apport de coquilles Saint Jacques vides est mystérieuse mais l’auteur tente une interprétation vraisemblable.
Le livre se termine par des réflexions sur l’évolution des espèces, en notant que le cerveau du poulpe semble trop développé par rapport à son espérance de vie, ce qui peut être un accident de l’évolution. Les recherches les plus récentes montrent que le dernier ancêtre commun des poulpes, des sèches et des calamars vivait il y a 270 millions d’années, ce qui le date d’avant les dinosaures. La discussion sur la mémoire épisodique, sémantique et procédurale est fort intéressante tout comme la comparaison entre les mammifères, les oiseaux et les seiches. La fin de l’ouvrage est consacrée à un plaidoyer pour la défense des océans, sur lesquels la pression humaine est trop forte.
Ce livre se lit pratiquement d’un seul trait. De façon très didactique, il nous fait évoluer de la biologie/biochimie à la philosophie en se servant du cas étonnant du poulpe. Il nous permet de bien appréhender l’évolution des espèces vivantes et est basé sur des sources de bon niveau et très récentes. A la fin du livre, on porte un regard différent sur ces animaux si éloignés de nous et, du coup, on se demande ce que pense le poulpe quand ses étranges grands yeux nous regardent !
Etienne Klein
(Editions de l'Observatoire, 2018, 156 p. 17€)
Comme l'indique le sous-titre mieux que le titre, c'est aux confins de la physique et de la philosophie qu'Etienne Klein nous emmène, dans un de ces petits voyages dont il est coutumier (40 livres publiés).
La science est fille de la philosophie. Les notions de preuve et de démonstration ont d'abord été élaborées en philosophie avant de devenir l’apanage de la science. Au cours des quatre derniers siècles, la science s'est certes peu à peu émancipée de la « gadoue métaphysique ». Mais elle a dû aussi se développer en opposition au sens commun : la loi de la chute des corps, l'héliocentrisme, le principe d'inertie, la relativité, la mécanique quantique, toutes ces avancées supposent une démarche préalable de rejet des croyances existantes. « La science de la matière peut devenir elle-même matière… à contredire », nous dit Klein, dans un de ces jeux de mots qu'il affectionne. Et c'est ici que la philosophie peut revenir à la rescousse : Einstein reconnut que, sans la lecture des grands penseurs, il n’aurait pas eu la force intellectuelle de contester la conception classique du temps pour bâtir sa théorie de la relativité. «Penser, c’est dire non.» (Alain)
Klein compare physique et philosophie à « deux fort belles femmes amoureuses du même homme, et ayant, pour cette raison, une fois les réticences surmontées, bien des choses à se dire ». Et l'auteur de consacrer un chapitre à chacun des cinq grands concepts où ces deux amoureuses ont de quoi échanger : le temps, le vide, la causalité, la masse et le réel.
Klein décortique, à sa façon, chacun de ces concepts, en fait une analyse historique, des deux points de vue philosophique et physique, en insistant toutefois sur les acquis de la physique actuelle. Il montre les ambiguïtés que le mot recouvre, les contradictions, les paradoxes, les impasses. Il pose des énigmes, soulève des problèmes apparemment insolubles. Il esquisse des évolutions possibles, parfois surprenantes. Il convoque Parménide, Démocrite, Platon, Aristote, Saint Augustin, Leibniz, Hume, Spinoza, Pascal, Kant, Bergson, Wittgenstein, mais aussi Fitzgerald, Proust, Valéry, Nabokov, Dylan, et, enfin, les grands physiciens Galilée, Newton, Einstein, Bohr, Schrödinger, Heisenberg, Pauli, Dirac, Higgs…
Klein a le souci de bien faire comprendre les concepts même les plus ardus de la physique moderne, en faisant appel à des analogies ; ainsi, il utilise la métaphore des échanges de balles entre deux barques sur un lac pour expliquer le rôle des bosons de jauges des interactions ; ou bien celle du fartage de skis pour expliquer le concept de masse de particule.
Il sait aussi trouver la formule ou l’image qui frappe ou fait sourire :
«Dessiner d’un trait fléché l’axe du temps, ainsi que nous avons pris à l’école l’habitude de le faire sous la plupart de nos graphiques ou courbes, devient un geste quasi monstrueux. »
« En clair, pour faire le vide, il faut tout enlever, absolument tout, sauf le vide… »
« Il y eut les Métamorphoses d’Ovide. Voici venues celles du vide. »
« La causalité est une histoire de vertige surmonté ; car traiter des causes nous amène à traiter de l'infini. »
« Si l’on remplaçait la Terre par une cacahuète, celle-ci décrirait exactement la même orbite que notre planète autour du Soleil. »
« La masse d’un corps doit davantage à la danse frénétique des particules qu’il contient qu’aux masses propres de celles-ci… »
« Certains pensent que lorsque nous disposerons de suffisamment de données, les nombres parleront d’eux-mêmes et les corrélations qu’ils dévoileront remplaceront les relations de causalité que manifestent les lois théoriques. La science changerait alors de visage… » (Allusion au big data).
Chaque lecteur trouvera dans ce livre une part de nouveautés, et évidemment une part d’informations connues, mais présentées de façon originale. Le récit d’Etienne Klein est vivant, alerte, amusant, quelquefois provocateur, truffé d’anecdotes et de quelques calembours. On referme ce livre, encore un peu étourdi, mais avec l'impression d'être un peu plus intelligent qu'avant. Tout sauf ennuyeux, ce livre !
Joël de Rosnay
(Les liens qui libèrent, 2018, 240 p. 20€)
Un livre facile à lire, qui présente la révolution de l'épigénétique, découverte récente de la biologie qui change la vision des scientifiques sur le comportement humain : nous ne sommes pas programmés par notre patrimoine génétique mais nous pouvons agir sur certains de nos gènes et ainsi vivre en bonne santé, prévenir les maladies et ralentir les processus de vieillissement. Un ensemble de conseils est prodigué en termes de diététique et de mode de vie afin de profiter de ces découvertes.
Joël de Rosnay applique ensuite ces découvertes au fonctionnement de la société en développant une relation entre épigénétique et épimémétique : il fait une analogie audacieuse entre gènes et mèmes (les gènes sociaux selon Richard Dawkins). Ainsi, en intégrant les possibilités des nouvelles technologies de la communication, il montre que l'on peut modifier le fonctionnement de la société de l'intérieur et ainsi espérer aller vers une société plus collaborative et circulaire.
Patrice Debré
(Odile Jacob, 2018, 368 p. 23,90€)
Après s’être intéressé successivement aux biographies de Jacques Monod et de Louis Pasteur, et avoir mis à profit ses compétences en immunologie pour publier plusieurs ouvrages tels que Vie et mort des épidémies (avec Jean-Paul Gonzales) ou plus récemment L’Homme microbiotique, qui sont de beaux témoignages des bienfaits du progrès scientifique, Patrice Debré consacre, à partir d’archives retrouvées dans la maison familiale, une biographie à son grand-père, Robert Debré, et emmène le lecteur sur les chemins de la naissance de la pédiatrie.
L'auteur, aujourd’hui lui-même membre de l'Académie nationale de médecine, met à profit ses propres compétences pour nous raconter la vie, d'une extraordinaire richesse intellectuelle et humaine, de son grand père et nous faire bien comprendre, au fil d’un récit alerte, pourquoi et comment Robert Debré, grand défenseur de la recherche biomédicale et de la santé publique, a laissé une empreinte indélébile aux côtés des plus grands noms de l’histoire scientifique du siècle dernier.