Sam Kean
Flammarion, 2026

Voici un livre qui a déjà bénéficié d’un certain succès puisqu’il en est à sa quatrième édition française. La publication originale américaine date de 2010 et son auteur, Sam Kean, est un vulgarisateur scientifique reconnu.
Dès la première page, l’ouvrage s’ouvre sur le tableau périodique des éléments, celui-là même qui pendait jadis dans nos salles de classe. Une des plus belles manifestations de l’esprit humain, a-t-on écrit. Les 92 éléments chimiques naturels qui constituent la matière de notre univers, y sont inscrits, de l’hydrogène à l’uranium, suivis des 26 éléments artificiels. Cheminant d’un élément à l’autre, l’auteur mêle explications techniques, histoires et anecdotes. Chaque chapitre regroupe une brochette d’éléments sous des thèmes parfois inattendus : généalogie, guerre, santé, poison, tromperie, politique, argent, art, folie, froid, bulles. En voici quelques morceaux choisis.
La plupart des éléments n’existent pas à l’état pur dans la nature, mais sont enfouis dans des composés. Leur découverte nécessitait donc des expériences chimiques parfois longues et infructueuses. L’invention de la spectroscopie par Robert Bunsen en 1850 a été un formidable progrès : un élément chauffé émet des raies lumineuses bien précises, qui sont la signature de l’élément. La recherche de ce dernier s’en trouva fortement accélérée.
En 1869, Mendeleïev publie son fameux tableau périodique. Il a 35 ans et il vient de loin. Sa mère, veuve, avait emmené le jeune Dimitri à cheval sur 2500 km depuis leur Sibérie natale jusqu’à l’université de St Pétersbourg ! Le tableau contient 66 éléments rangés par « masse atomique » croissante. Sur une même colonne, les éléments sont chimiquement similaires. Pour obtenir cette périodicité, Mendeleïev a eu l’intuition de placer des cases vides d’éléments à découvrir : « Encore un effort, chimistes et géologues ! » écrit-il. Lorsque le Français Boisbaudrian annonce sa découverte du gallium en 1875, Mendeleïev a le culot de le corriger sur la densité annoncée car non conforme à ses prédictions. Et il avait raison ! Cet épisode assura sa gloire.
En 1911, Rutherford bombarde les atomes d’électrons et met en évidence un noyau central très concentré. Avec la découverte de la radioactivité, la mutation naturelle ou artificielle des éléments n’est plus un fantasme d’alchimiste. Beaucoup de cases vides qui correspondaient à des éléments instables disparus se remplissent, grâce au canon à électrons de Rutherford. Mais c’est d’un autre type de canon dont les Allemands se préoccupent au début de la guerre 14-18. La « grosse Bertha » s’avère défaillante, et la société Krupp décide de doper l’acier de ses tubes au molybdène (une solution adoptée par les fabricants de sabres samouraï japonais dès le 14e siècle). L’unique source mondiale de molybdène se trouvait alors dans une mine du Colorado. Les USA n’étant pas encore en guerre, les Allemands cherchèrent à s’emparer de cette mine, par tous les moyens : Squatters, harcèlement juridique, menaces sur les femmes et enfants des mineurs, destruction de campements. Le propriétaire de la mine, Otis King, fut attaqué et précipité au bas d’une falaise. Il survécut, mais vendit sa mine. Le molybdène arriva à flots en Allemagne et la grosse Bertha, dopée au molybdène, bombardait Paris en 1918 à la distance stupéfiante de 120 km.
En 1934, Ernesto Fermi, à Chicago, annonce la création des premiers éléments artificiels dits ‘transuraniens’ car au-delà de l’uranium sur le tableau. Irène Joliot-Curie, en France, confirme. Elle ajoute que ces nouveaux transuraniens se comportent étrangement comme le lanthane, ce qui parait incongru. Otto Han, en Allemagne, trouve les mêmes résultats. Ébranlé, il rencontre à Copenhague sa collègue de toujours, Lise Meitner, exilée car d’origine juive. Celle-ci lui donne la clé : nous ne sommes pas en présence de nouveaux éléments transuraniens, mais de la fission de l’atome d’uranium en éléments naturels plus légers. Découverte fondamentale qui va bouleverser la marche scientifique et politique du monde en cette année 1939. Interdite de publication, Meitner accepte que Hahn publie son article seul, et c’est également seul qu’il reçoit le prix Nobel de chimie 1944. Hahn va toujours garder un silence éhonté sur le rôle réel de sa collègue. Probablement la plus criante injustice dans l’histoire des prix Nobel. Juste compensation : l’élément 109 du tableau périodique a été baptisé (pour toujours) : le meitnerium.
Ces quelques paragraphes n’illustrent évidemment qu’une infime partie de cet ouvrage de 400 pages fourmillant d’informations techniques et historiques sur tous les éléments, dans un langage souvent imagé : Le carbone « qui saute sur n’importe quoi » ; le germanium à la base du premier transistor; le cuivre et ses bienfaits dans les conduits ; le lithium synchronisant l’horloge interne des maniacodépressifs ; le titane hypnotisant les globules sanguins et métal idoine des prothèses; le béryllium qui creusa la tombe de Fermi ; l’iode qui contraria les visées de Gandhi et convainquit Russell de la non séparation de l’esprit et de la matière ; le hafnium et sa querelle de paternité nationaliste ; le sinistre cadmium et la maladie itaï-itaï au Japon ; l’étain et ses rapports étranges avec le froid, fatals pour les soldats de Napoléon en Russie (les boutons des costumes) et pour Scott en Antarctique (les soudures des bidons de pétrole); l’aluminium, plus cher que l’or en 1860, métal des couverts dans les réceptions haut de gamme de Napoléon III ; le sélénium rendant folles les vaches qui en abusent (« la came au ras des pâquerettes ! »).
A noter également : de bonnes explications techniques sur le rôle des couches d’électrons sur les propriétés chimiques, sur la supraconductivité, le laser, le condensat Bose-Einstein, la chiralité des protéines qui tournent à gauche, la méthode Monte Carlo du projet Manhattan, le réacteur à fission nucléaire naturel d’Oklo en Afrique, et le canular de la fusion froide. Un livre à la portée de tous, très instructif et agréable à lire, malgré les digressions nombreuses. Cette diversité un peu brouillonne est aussi un atout car le lecteur est toujours tenu en haleine. Celui-ci appréciera probablement, comme l’écrit joliment l’auteur « la symétrie du tableau avec ses répétitions enrichies de variations comme une fugue de Bach ».
Pierre Potier (août 2026)
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