Jeanne Brugère-Picoux
Professeur honoraire de pathologie médicale du bétail et des animaux de basse-cour (Ecole nationale vétérinaire d’Alfort), membre de l’Académie nationale de médecine, présidente honoraire de l’Académie vétérinaire de France
La fièvre hémorragique de Crimée-Congo (FHCC), seule fièvre hémorragique rencontrée en Europe, est due à un Orthonairovirus, le Crimean-Congo hemorrhagic fever virus (CCHFV), principalement transmis aux animaux et à l’Homme par la morsure d’une tique du genre Hyalomma, le plus souvent H. marginatum (photos 1 à 3). Cette tique est qualifiée de « géante » car elle est deux fois plus grosse que Ixodes ricinus. A jeun, la femelle mesure 5 mm de long pour atteindre 2 cm lorsqu’elle est gorgée. Hyalomma présente un cycle à deux hôtes (et non trois comme la plupart des tiques dures) (Figure 1). Leurs larves infestent des petits vertébrés (lièvres, lapins, hérissons, oiseaux souvent présents au sol…) alors que les adultes seront retrouvés chez les grands vertébrés (sangliers, ruminants domestiques et sauvages et surtout les chevaux). La particularité de ces tiques est d’être chasseuses. Contrairement à Ixodes ricinus qui se positionne sur des végétaux pour tomber sur l’hôte pour se fixer, H. marginatum se cache dans le sol, repère sa proie et se dirige vers celle-ci. Cette tique géante peut poursuivre sa cible pendant 10 mn, voire plus sur une distance jusqu’à 100 m..

photos 1 et 2 : : Hyalomma marginatum. Tique à jeun sur une main et tique gorgée de sang (photos 1et 2: © M Barbier).
Figure 1 : Cycle du virus de la fièvre de Crimée Congo. Le virus se propage par la voie trans-ovarienne (par les œufs) et par la voie transtadiale (le virus reste présent pendant les transitions larves-nymphes et nymphes adultes). Alors que les animaux sont généralement asymptomatiques (en dehors de l’atteinte cutanée), leur importance est majeure car ils peuvent répliquer le virus et devenir une source d’infection pour l’Homme, en particulier le cheval et les bovins.
Les Hyalomma peuvent transmettre d’autres agents pathogènes zoonotiques (virus du Nil occidental, Coxiella burnetii, Rickettsia aeschlimannii, agent de la fièvre boutonneuse…). Dans les pays où les Hyalomma sont endémiques (cf figure 2) on ne connaît pas toujours la date de leur première détection. Par exemple le Danemark fut le premier pays à suspecter une importation de nymphes par des oiseaux migrateurs dès 1939 ce qui fut confirmé plus tard en Norvège (1964) et en Allemagne (1975). La présence de Hyalomma a été signalée dans d’autres pays européens dont la France (dès 1954 en Camargue).

Figure 2: Répartition géographique de la fièvre hémorragique de Crimée-Congo (FHCC) en 2022. Du plus clair au plus foncé : présence du vecteur ; présence du vecteur et du virus ou sérologie positive ; 5 à 49 cas de FHCC par an ; plus de 50 cas de FHCC par an (modifié de https://www.who.int/multi-media/details/geographic-distribution-of-crimean-congo-haemorrhagic-fever).
La circulation des Hyalomma dans les pays européens comme le Portugal, l’Espagne, la France et l’Italie est la conséquence d’un environnement climatique favorable à leur installation sur les lieux de passage d’oiseaux migrateurs favorisant la dissémination du virus par le transport des nymphes de ce parasite infectées depuis l’Afrique du Nord vers le pourtour méditerranéen européen (principal mode de diffusion du virus). Ces nymphes relâchées par les oiseaux muent en adultes pour rechercher un nouvel hôte, un grand mammifère domestique ou sauvage (équidés, ruminants …). Les mammifères (le cheval étant le plus fréquemment infesté) joueront un rôle d’hôte amplificateur en répliquant le virus qui peut ainsi infecter d’autres tiques (transmission virémique) mais aussi en permettant aux tiques regroupées de transmettre le virus présent dans leur salive à d’autres tiques voisines lors du nourrissage sur l’animal (co-feeding). La virémie chez les mammifères infectés explique la contamination possible dans le cadre d’activités professionnelles (personnel d’abattoir, bouchers, vétérinaires, chasseurs, éleveurs, personnel de laboratoire…) par contact. Le risque d’une contamination nosocomiale est aussi important pour le personnel soignant lors d’une maladie humaine.
La FHCC est connue sous une forme endémo-épidémique en Afrique, dans les Balkans, le Moyen-Orient et l’Asie, mais elle a progressé vers ces dernières années dans l’UE, notamment dans le bassin méditerranéen après la découverte de la présence du vecteur puis celle du virus avec par la suite la preuve d’une infection humaine ou d’un portage asymptomatique de l’animal (sérologie, isolement du virus).
L’apparition d’une forme aiguë mortelle de FHCC en Espagne en 2016 fut le signal d’alerte d’un risque d’émergence de la FHCC en Europe occidentale jusqu’alors considérée comme indemne de cette maladie. Ce premier cas humain (suivi d’un second cas par contamination nosocomiale d’un soignant) fut signalé seulement six ans après la détection en 2010 d’une tique infectée. Un autre cas fut reconnu rétrospectivement en 2013. Il y a eu moins d’une vingtaine de cas en Espagne dont cinq avec une issue fatale. Le Portugal et la Grèce ont signalé un décès dû à la FHCC en 2024 et 2025 respectivement et aucun cas n’a été rapporté par l’ECDC de Stockholm à la date du 10 mai 2026 (figure 2). Ainsi, en Europe occidentale les formes graves de la FHCC sont rarement rencontrées. C’est le contraire dans les pays où elle sévit avec une circulation soutenue du virus au sein des espèces animales. Dans ces pays des flambées de FHCC peuvent atteindre un taux de létalité de 30%.

Figure 3. Premiers cas observés de FHCC dans divers pays européens (le cas observé au Royaume-Uni était un cas importé) (Parvage et al, 2025)*
L’exemple espagnol témoigne que le risque d’émergence d’une forme aiguë de FHCC ne peut plus être exclue dans les pays de l’UE (dont la France) où le vecteur ainsi que le virus sont présents avec des infections asymptomatiques ayant eu lieu chez l’Homme comme chez les animaux. Il est aussi possible que l’hyperthermie possible lors de l’infection chez l’animal ou l’Homme ne soit pas décelée ou rapportée du fait d’une évolution rapidement favorable sans séquelles. En France, le CCHFV a été détecté pour la première fois en octobre 2023 dans des tiques de Hyalomma marginatum collectées sur des bovins (élevages dans les Pyrénées-Orientales ou abattoirs corses). Les enquêtes sérologiques réalisées ces dernières années dans ces mêmes régions démontrent que l’Homme comme les animaux peuvent avoir été infectés par le CCHFV sans pour autant que l’on ait pu observer des cas cliniques. Aucun cas autochtone n’a été notifié mais la France est dans une phase de pré-émergence. Chez l’Homme on connait la grande variabilité des aspects cliniques de la maladie le plus souvent asymptomatique ou limitée à des symptômes très discrets (dans 80% des cas), la forme aiguë hémorragique étant exceptionnelle dans les pays peu infectés.

Figure 4 : Carte des séroprévalences individuelles bovines par commune (du rose pâle au rouge foncé, les couleurs indiquent une séroprévalence croissante ; les communes échantillonnées mais négatives sont en blanc), dans les départements administratifs qui ont accepté de participer à l’étude (Bernard et al, 2025)**
Les animaux infectés sont asymptomatiques et représentent un réservoir invisible mais actif en permettant une amplification silencieuse. Par conséquent ce n’est pas l’éleveur ou le vétérinaire qui alerteront sur un risque de FHCC. Le risque d’une infection animale ou humaine, lié à la présence des tiques associée à celle du virus (CCHFV) est connu dans le Sud de la France et en Corse. Lors d’une étude épidémiologique française les foyers les plus marqués ont été identifiés dans les Pyrénées-Orientales (9,09 %) et les Alpes-Maritimes (7,18%) chez les bovins (figure 4)., ainsi que dans les Hautes-Pyrénées chez les cervidés et sangliers (figure 5). Ces résultats s’alignent sur des schémas observés en Espagne, autre pays européen concerné par la circulation de ce virus. Ces données révèlent l’existence de cycles de transmission enzootiques impliquant tiques locales et hôtes animaux, même en l’absence de cas humains déclarés (Bernard et al, 2025)**. Si la séroprévalence est globalement faible chez les petits ruminants en France, dans d’autres pays où l’infection est entretenue de manière endémique le rôle du pastoralisme ovin ou caprin peut être prédominant dans l’épidémiologie de la FHCC.
L’émergence éventuelle de la FHCC en France doit s’accompagner d’une surveillance accrue des tiques vectrices dans les zones infectées par le CCHFV, d’une surveillance virologique continue des animaux domestiques et sauvages et de prévenir les éleveurs ou les professions à risque.
En l’absence d’un vaccin contre la FHCC pour l’Homme ou l’animal, la gravité possible de la maladie justifie son inscription dans les maladies prioritaires qui doivent être déclarées à l’OMS (https://www.who.int/activities/prioritizingdiseases-for-research-and-development-in-emergency-contexts). Il s’agit aussi d’une maladie à signalement obligatoire (MSA) en santé humaine. Le virus est classé parmi les agents de groupe 4 de risque épidémique et biologique (REB), et les patients suspects et confirmés sont pris en charge au sein d’un Etablissement de santé de référence (ESR) avec mission nationale pour le REB.
En santé animale, elle n’est pas réglementée au titre de la loi de santé animale (LSA) mais, dans un contexte « une seule santé », une vigilance est nécessaire quant à la présence des Hyalomma sur les animaux domestiques et sauvages dans les régions à risque.
Références
*Parvage MM et al. Emergence and spread of Hyalomma ticks and Crimean‑Congo haemorrhagic fever in Europe: a systematic review. Parasites & Vectors (2025) 18:436 14p
https://doi.org/10.1186/s13071-025-07104-3
**Bernard C, et al. First detection of Crimean-Congo Hemorrhagic Fever antibodies in cattle and wildlife of southern continental France: Investigation of explanatory factors. PLoS One. 2025;20(3):e0331875. doi:10.1371/journal.pone.0331875

