Vinciane Despret et Pierre Kroll
(Éditions Les Arènes, 2024, 26€)

Comme le suggère son titre, c’est de manière un peu déjantée que ce livre aborde le sujet de l’évolution des espèces. Chaque chapitre s’ouvre sur une petite bande dessinée, mettant en scène Dieu, Darwin et des animaux, et réalisée avec humour par le caricaturiste belge Pierre Kroll. La substance du livre reste dans le texte écrit par Vinciane Despret, philosophe et éthologue à l’Université de Liège.
Le ton est donné dès l’introduction. Les dessins racontent une vaste manifestation d’animaux en colère contre leur créateur. Ils l’accusent d’incompétence, demandent justice pour les espèces disparues, se plaignent de vices de fabrication : le mille-pattes « ne demandait pas autant de pattes » ! Selon le Talmud, c’est après 26 échecs successifs que Dieu a finalement créé le monde, en déclarant : « Pourvu que celui-ci tienne ! » Chaque nouvelle tentative se faisait à partir des débris de la précédente. Un mécanisme analogue à celui de la théorie moderne de l’évolution des espèces de Darwin, où la nature ne cesse de se réinventer. Les seize chapitres de ce livre sont seize coups de projecteurs sur ce « bricolage incessant ». Quelques morceaux choisis :
En 2010, on découvre en Chine des fossiles de petits dinosaures, vieux de 150 millions d’années, révélant qu’ils étaient couverts de plumes très colorées. L’apparition des plumes se justifie par leur effet thermorégulateur bénéfique à l’animal. Mais pourquoi cette excentrique coloration ? Selon Darwin, la réponse ne vient pas de la sélection naturelle, dont il est pourtant le père, mais du choix esthétique des femelles, qui préfèrent les plus beaux mâles. Un argument de « sélection sexuelle » peu apprécié dans l’Angleterre victorienne. D’autres théories ont été proposées et sont abordées dans le livre, mais Vinciane Desprets opte pour la position de Darwin : « Les animaux ne font pas que de l’utile et l’adaptation n’est pas tout. Il y a bien plus de fantaisie et de créativité que ce que les biologistes du tout adapté n’imaginent » croit-elle. Quant à nos dinosaures emplumés, leurs pattes avant vont se transformer en ailes ; ils vont apprendre à voler et échapperont ainsi à l’extinction de leurs cousins. Ils sont les ancêtres des oiseaux.
Les colibris mâles ont (eux aussi) un plumage coloré. Les femelles portent une robe plus terne, sauf certaines qui ont adopté le plumage des mâles. Pourquoi ce déguisement ? Pas pour séduire les mâles qui visiblement préfèrent les femelles dans leur robe naturelle. L’énigme a été résolue récemment. Autour des points de nourriture, il y a de la concurrence. Dans la cohue générale, les femelles se font agresser, et sont reléguées au deuxième plan. Sauf les femelles travesties : leur apparence suffit à imposer le respect. L’invention du déguisement permet d’avoir la paix ! Le retard de cette découverte (2021) provoque l’ire de Vinciane Despret, fustigeant « l’ indécrottable habitude [des scientifiques] de n’accorder leur attention qu’aux mâles ».
Lorsque des lionnes s’approchent d’une gazelle de Thomson, celle-ci a parfois un comportement étonnant ; au lieu de déguerpir, elle fait face, et se lance dans des sauts répétés de deux mètres de haut, « le corps arqué et les jambes raides ». Explication unanime,: cette gazelle risque sa vie pour alerter ses congénères. L’affaire semble entendue, lorsqu’un zoologue israélien observe que ladite gazelle n’est, en fait, jamais attaquée par les lionnes ! Celles-ci préfèrent s’attaquer à des gazelles moins démonstratives, à priori moins sportives et plus faciles à capturer. La parade osée de la gazelle sauteuse s’avère payante.
Toxoplasma gondii est un parasite, dont le destin est terrible : il ne peut se reproduire que dans l’intestin de chats ou autres félidés ! Comment y arriver ? En se servant d’une proie du chat comme cheval de Troie ! En 2011, on découvre que des rats porteurs de Toxoplasma, et seulement ceux-ci, sont excités en présence d’urine de chat, et recherchent leur prédateur au lieu de le fuir. Dans une stratégie machiavélique stupéfiante, le parasite a modifié le cerveau du rat pour accomplir son destin ! De nombreuses observations montrent que le cerveau des mammifères peut être affecté par des bactéries. Il est possible de rendre sociale une souris asociale en modifiant son peuplement bactérien ! L’auteure rappelle que l’être humain héberge 160 espèces de bactéries formant des écosystèmes complexes dans les organes, la peau, la bouche, l’appareil respiratoire, l’intestin.
Le livre renferme bien d’autres petits bijoux comme l’extinction de l’élan d’Irlande avec sa ramure de 3 mètres, le paon qui fut le cauchemar de Darwin parce qu’inexplicable, le wombat et ses crottes cubiques, l’inclassable ornithorynque, le bernard-l’ermite sans carapace (« vous n’oubliez pas quelque chose ? », se plaint-il dans un dessin), la moule d’eau douce aveugle et ses leurres, l’évolution de l’œil, la théorie du handicap.
Lorsque l’on referme ce livre, on reste émerveillé devant l’extraordinaire et foisonnante inventivité de la nature. La lecture est plaisante. Le texte est abordable alors que les concepts décrits sont parfois complexes. La distinction est assez bien faite entre les faits observés et les multiples théories. Les dessins apportent une touche détendue et ludique à l’ensemble.
Un livre à mettre dans toutes les mains !
Pierre Potier

