Dominique Leglu
Ancienne directrice éditoriale à Sciences & Avenir – La Recherche

Une nouvelle exposition consacrée à Léonard de Vinci et ses recherches incessantes sur l’eau, les tourbillons, les machines hydrauliques, se tient au Clos Lucé à Amboise jusqu’au 13 septembre 2026. 40 maquettes réjouiront les amateurs de dynamique des fluides, dont un étonnant compteur d’eau, qui fut conçu par le maître toscan et construit à son époque. L’AFAS a pu faire la visite en compagnie du Professeur Pascal Brioist, l’un des deux commissaires de l’exposition.
Ils l’ont surnommé Leonardino, et une fois entr’aperçu, impossible de l’oublier. Tout de cuir beige vêtu – on devrait dire tout entier protégé – il arbore de grosses lunettes rondes de verre, surmontant un masque d’où partent deux longs tuyaux. Long poignard à la ceinture, deux énormes filets attachés aux épaules, emplis de pierraille (des ballasts) au niveau des cuisses, le personnage impressionne. Il s’agit d’un scaphandrier, reconstitué avec peau de vache, bois, roseaux, d’après les dessins de Léonard de Vinci dans le “Codex Atlanticus” (1). Visible désormais dans l’exposition “Léonard de Vinci, maître de l’eau”, qui s’est ouverte début juin (2) au château du Clos Lucé, dernière demeure de l’artiste, exposition mise sur pied par deux commissaires, Pascal Brioist, de l’université de Tours et Andrea Bernardoni, université de l’Aquila (3). C’est eux et leur équipe, toutes et tous fins connaisseurs de l’auteur de la Joconde, qui ont tenu à présenter ledit Leonardino, imaginé par Léonard, capable de plonger et, une fois immergé et respirant grâce au masque et ses deux tuyaux, d’aller percer de son poignard la coque d’un navire ennemi !
Après les expositions sur “Les parfums de la Renaissance” en 2024, “S’inspirer du vivant” en 2025 (4), le visiteur a de quoi découvrir aujourd’hui la passion peut-être la plus dévorante du Toscan, celle qu’il eut pour l’eau. « Léonard a travaillé 45 ans de sa vie sur la science de l’eau”, explique Pascal Brioist. L’eau, ses tourbillons, ses chutes et cascades, son débit, les fleuves à détourner, les canaux navigables à construire, l’irrigation des champs à réaliser, les marais à assécher, les cartes hydrographiques à dresser, les machines hydrauliques à construire, la vis d’Archimède à utiliser… Cette passion, l’exposition la donne en partage, offrant au regard du visiteur pas moins de “40 maquettes, certaines historiques, remontant à 1952, d’autres qui ont été fabriquées spécialement pour l’exposition”. Ainsi, ne pas rater ce qu’on découvre à la fin, “cet objet étonnant qui est un… compteur d’eau ” précise le commissaire Brioist. “Une machine dont nous sommes sûrs, ajoute-t-il, que Léonard l’a véritablement fabriquée, du côté de Domodossola”, cette ville du Piémont italien qui, à l’époque, se trouvait en France.
C’est à des interrogations multiples que l’ensemble de l’exposition entend répondre, interrogations s’exprimant dans les dessins de Léonard – deux d’entre eux sont des originaux dont “Etudes de machines hydrauliques et vis d’Archimède” venu de la Veneranda Biblioteca Ambrosiana à Milan- dessins inspirant ensuite toutes ces maquettes de bois, avec métaux, fils, résine ou cuir ad hoc. On ne saurait trop conseiller aux amateurs de physique, de mécanique ou de dynamique des fluides d’attentivement les observer puis de tester leurs connaissances ! Qu’est-ce qu’un siphon ? Comment fonctionne cette pompe centrifuge, dont Léonard voulait se servir pour assécher les marais pontins au nord de Rome ? De nombreuses vidéos didactiques souvent très élégantes – les bulles d’air dans une eau bleue tourbillonnante nous ont particulièrement séduite – accompagnent les réalisations concrètes. Qu’est-ce exactement que le principe de Venturi – Giovanni Battista Venturi dont on peut penser qu’il a dû, deux siècles après, s’inspirer quelque peu du maître toscan? Pour les distraits qui l’auraient oublié, rappelons que selon ledit principe, si la section d’un conduit diminue, alors la vitesse du fluide qui coule dans ce conduit augmente et la pression diminue (cela permet conservation de l’énergie et du débit). “Un principe à la base de toutes les machines hydrauliques d’aujourd’hui”, souligne Pascal Brioist. Quant à l’effet Venturi dans la douche, quand le rideau se colle à votre corps, remémorez-vous qu’il y a différence de pression entre extérieur et intérieur, sous l’effet de l’eau qui tombe de la douche et cause une basse pression…

Seriez-vous amoureux des cartes ? Un conseil, se pencher sur l’extraordinaire manuscrit sur parchemin, datant de 1480, un original aux couleurs bleue et beige éclatantes que les commissaires ont pu faire venir de la Bibliothèque nationale centrale de Florence. On y voit, traduite au XVe par l’humaniste italien Jacopo d’Angelo, la représentation géographique du monde de Ptolémée (environ 150 apr.J.C.). Sur cette “Cosmographia”, on retrouve des “terra incognita” en haut et en bas du planisphère où se dessinent Hispania, Gallia, comme Libia Interior, Mare Indicum ou India Extra Gangem… Bien sûr, pas d’Amérique !
Pas de hasard si cette représentation a été retenue dans l’exposition. Léonard, en effet, a accordé une attention toute particulière et souvent méconnue à la formation des terres émergées et des montagnes… A l’époque, on ne parle pas encore de géologie, dont le terme n’apparaîtra qu’au XVIIIe. Mais si l’on prête réelle attention, comme y incite l’exposition de façon frappante dès l’entrée, aux reproductions de la Joconde, de la Vierge aux rochers ou encore du portrait de la belle Florentine Ginevra de’ Benci, ce sont de paisibles lacs, des méandres de fleuves, voire une entrée marine qui sautent aux yeux depuis l’arrière-fond. Et l’on comprend mieux que l’eau, selon Léonard, joue à faire métamorphoser le paysage terrestre, comme l’explique Domenico Laurenza, de l’université de Cagliari (5). Idée révolutionnaire. Longtemps, c’est “l’idée aristotélicienne d’un monde et d’une terre éternels” qui a dominé, “un monde où le paysage terrestre n’avait pas subi de grands changements après la création divine”. Mais, avec cette eau capable de façonner les reliefs, c’est aussi “le temps qui passe”, dit Pascal Brioist. Et il ne passe pas que pour la terre et ses reliefs, il passe aussi pour les humains, même la Joconde.
Dominique Leglu, présidente de l’AFAS
L’exposition Léonard de Vinci, Maître de l’eau au Château du Clos Lucé ( du 6 juin au 13 septembre 2026)
Toute sa vie, Léonard de Vinci a observé l’eau. Ses rivières, ses tourbillons, ses courants, ses formes invisibles… Autant de mystères qu’il a cherché à percer pendant près de quarante-cinq ans, avec la rigueur d’un scientifique et l’œil d’un artiste. Visionnaire, il imagine comment capter, transporter et distribuer l’eau pour la mettre au service des hommes, à une époque où la maîtrise de cet élément représente un enjeu majeur pour les ingénieurs de la Renaissance.
1. Musée national des sciences et des techniques Leonardo da Vinci, Milan. Reconstitution de 1952-1953
2. Jusqu’au 13 septembre 2026. 2, rue du Clos Lucé, 37400 Amboise Tél : 0033(0)247570073
3. Respectivement professeur d’histoire moderne à l’université de Tours et membre du centre d’études supérieures de la Renaissance (CESR) ; professeur d’histoire des sciences et des techniques à l’université d’Aquila, collaborateur du musée Galileo à Florence
4. Article de Sciences Avenir et Article de l’AFAS
5. A lire “Paysages en métamorphose : l’eau et histoire de la Terre”, pp. 67-71 du catalogue de l’exposition.

