Présentation des résultats d’un projet de recherche interdisciplinaire sur l’argent en tant que métal et monnaie.

Avec ce livre, Francis Albarède, géochimiste à l’ENS de Lyon au sein du laboratoire de Géologie de Lyon – Terre, Planètes, Environnement – et membre de l’Académie des sciences, propose à la fois le bilan d’un grand projet de recherche interdisciplinaire et une analyse à grande échelle, mais accessible à chacun, d’une question dont la simplicité n’est qu’apparente : pourquoi utilise-t-on de la monnaie et, plus spécifiquement, pourquoi a-t-on, jusqu’à récemment, utilisé un métal bien précis, l’argent, pour produire cette monnaie ?.
Cette question amène à un panorama plus vaste, alliant archéologie, histoire, économie, géologie et géochimie. L’auteur aborde toutes ces disciplines, sans aller au-delà de ce que peut en saisir un lecteur cultivé mais profane pour chacune. La géochimie n’y est présentée que comme une source d’informations parmi les autres, porteuse d’éclairages spécifiques et originaux, mais complémentaire plutôt que révolutionnaire.
Le propos du livre se concentre géographiquement sur le pourtour méditerranéen, mais se permet aussi des excursions vers la Chine. De même, historiquement, l’étude se penche principalement sur les civilisations antiques : empires mésopotamiens puis perse, cités grecques et empire macédonien, enfin période romaine, mais explore aussi l’époque médiévale et va finalement comparer le fonctionnement de ces économies anciennes, aux principes conservés pendant des siècles, à l’économie actuelle financiarisée, où la monnaie a perdu sa matérialité.
L’ouvrage commence par expliciter les raisons qui ont amené les civilisations antiques à utiliser des métaux, et un tout particulièrement – l’argent (Ag, numéro atomique 47, masse atomique 107,8681 g/mol), pour leurs échanges commerciaux ou pour payer les impôts et les tributs exigés des vassaux par les suzerains, puis pourquoi aux échanges d’argent au poids s’est substitué le monnayage, c’est-à-dire l’utilisation de morceaux de métal de poids et de teneur en argent convenus, portant des poinçons par lesquels l’instance étatique garantit leur valeur. À travers l’épisode historique de la conquête de la Perse par Alexandre le Grand en 330 av. J.-C., l’auteur oppose les deux stratégies étatiques de circulation de l’argent : la thésaurisation, sous forme d’immense trésor blotti dans les coffres des capitales perses, somme des impôts prélevés par la Perse sur ses vassaux, et par lesquels, en limitant leurs moyens monétaires, elle réduit leur activité économique et par là assure leur dépendance. Alexandre, en mettant la main sur cet « Everest d’argent » (p. 25), va financer ses opérations militaires mais aussi alimenter l’économie de son empire naissant par l’émission massive de monnaie, les tétradrachmes à son effigie.
La suite du livre s’intéresse à l’histoire de cette utilisation de l’argent, aux changements des sources d’approvisionnement en argent et aux conséquences sociales et économiques de cet usage. Il discute notamment de la concurrence que lui fait l’or avec le choix, dès Crésus puis par nombre d’autres états, du bimétallisme (or et bronze) au lieu de l’argent seul. Le bimétallisme semble notamment accompagner, ou susciter, une creusement des inégalités et la séparation d’une élite riche, utilisant l’or, et d’une population majoritaire moins aisée, échangeant des monnaies de bronze.
Le dernier chapitre, quant à lui, se concentre sur l’économie et sur la transformation consécutive à l’abandon du métal comme étalon de valeur de la monnaie.
Les explications de ce livre sont donc accessibles à quasiment tous les lecteurs et encore facilitées par un glossaire, court mais utile, et plusieurs frises chronologiques qui permettent de faire les liens nécessaires entre les histoires antiques mésopotamiennes, grecques, égyptiennes et romaines. Mais on peut a contrario reprocher à l’auteur de n’en dire que très peu sur le programme de recherches pluridisciplinaires SILVER, évoqué en avant-propos et dont l’ouvrage constitue une sorte de résumé conclusif. De même, le géochimiste comme le géologue paraissent s’être réfrénés, ou s’être volontairement mis en retrait en écrivant ce texte : si les isotopes de l’argent ou du plomb, et leur intérêt dans cette recherche des usages de l’argent au cours de l’histoire, sont bien mentionnés, le lecteur ne trouvera pas ici les principes de base de leurs fractionnements, ni le moindre détail des longues procédures de purification chimique et de mesures spectrométriques nécessaires pour les « faire parler ». Et pas grand-chose non plus sur les hypothèses effectuées ou les modèles privilégiés dans ces recherches. Ce qui, finalement, fait de ce livre un objet un peu étrange, touche-à-tout sans aller vraiment dans les détails, utile comme une introduction vers des champs d’étude plus vastes, mais peut-être un peu court pour le novice intéressé et trop léger ou trop simplificateur pour le connaisseur de l’un ou l’autre des domaines. Évidemment, la bibliographie en fin d’ouvrage permet à chacun d’aller plus loin. Si, donc, un expert peut rester sur sa faim concernant son domaine, c’est pour tous une vision interdisciplinaire intéressante qui permet d’appréhender la richesse d’une telle combinaison d’approches et d’aborder les bases de disciplines diverses.
F. Albarède, 2026. La Naissance de l’argent – Le métal qui a changé le cours de l’histoire, Armand Colin, 336p (livre et ebook)
Pour compléter cette lecture, on pourra visionner une présentation de ce travail lors d’un séminaire à l’ENS de Lyon fin 2023, suivie de la reproduction d’un entretien donné par l’auteur sur le projet de recherche, en consultant la ressource : Quand l’argent devint monnaie.

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